Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Zurich se met la cravate au cou

Régate ou papillon? Et pour ce qui est du nœud, Windsor ou Manhattan? Notez que j'aurais pu vous faire d'autres propositions. Au début du XXe siècle, il existait bien quarante manières de se mettre la cravate au cou. Il subsiste d'ailleurs une abondante littérature sur le sujet. On vous la ressort chaque fois que paraît un numéro de revue vantant le retour de la VRAIE élégance masculine. 

C'est à la Krawatte (le mot compte deux "t" en allemand) que le Musée national suisse consacre sa grande exposition d'automne. Elle se déroule dans un baraquement (de luxe, tout de même) dressé dans la cour du faux château médiéval construit vers 1900 à côté de la gare de Zurich. Le bâtiment lui-même est en travaux. Vous me direz que cela ne change guère. Il y a bientôt trois décennies que l'édifice tente de se refaire une beauté. Ou une laideur. En vain, jusqu'à présent.

L'idée d'un renouveau 

Tout commence avec une vidéo montrant des hommes, et même des enfants, en train de nouer l'objet ici vanté. La commissaire Anna Lisa Galizia semble en effet vivre dans un monde irréel. "La jeune génération, libérée des conventions et des codes vestimentaires stricts, porte de plus en plus la cravate, avec nonchalance et insouciance." J'ai fait le test en sortant. Je n'ai pas croisé un seul adolescent arborant un tel accessoire. Le seul trentenaire que j'aie vu en cravate l'arrachait de rage, avant de monter dans le train. Un employé de banque, probablement. 

Il n'en a pas toujours été ainsi. Par ailleurs réussie, la manifestation se veut aussi bien historique que sociale. Sachez, pour commencer, que le mot vient du croate. Les foulards noués des militaires balkaniques ont frappé les étrangers. Ils les ont adoptés. Il faut dire que leurs chemises pouvaient du coup se terminer avec des flots de dentelles. Et la dentelle, il y a trois siècles, pouvait se vendre plus chère que l'or à cause du travail insensé des femmes et des enfants. Zurich a ainsi obtenu des pièces sublimes, tirées à l'aiguille pour les rois de Danemark.

Le refuge de la fantaisie masculine

La mode a changé au fil du temps, sans passer pour autant. Le visiteur peut ainsi arriver jusqu'au XXe siècle. C'est là qu'il comprend le pourquoi du comment. Avec Krefeld, en Allemagne, et Côme, à la frontière tessinoise, Zurich a constitué son plus grand centre productif dans les années 1960-1970. D'où d'importantes archives, conservées au Musée national suisse. Modèles finis, mises en cartes pour le tissage, livres de commande... Tout est là. Il fallait en tirer quelque chose, en montrant au passage que le savoir-faire n'était pas perdu. Le public peut ainsi voir, dans une vidéo, une couturière exécutant une cravate entièrement à la main. 

Ce côté promotionnel n'occupe, Dieu merci, qu'un petit espace. Un endroit un peu triste avec des modèles désuets. La cravate demeura pourtant longtemps le refuge de la fantaisie masculine. D'où l'idée que les hommes pouvaient s'en acheter à foison. C'était le cadeau idéal. Ceci d'autant plus que, dans les pays latins, l'objet n'indiquait rien. Pour les Anglais, il rappelait au contraire le collège fréquenté et l'université dont on sortait. Les Américains, eux, lui ont donné une couleur politique. Ce n'était plus régate ou paillon, mais rouge républicain et bleu démocrate. Pas de libre choix. De quoi vous donner envie de se mettre au violet!

La collection d'Andy Warhol

La fin se veut bien sûr contemporaine, depuis les coupeurs de cravate des années 60 (en France, c'est la chanteuse Patachou qui avait lancé l'idée à Montmartre, par haine des bourgeois) aux fantaisies post-punk. En passant par le néo-chic genre Armani, naturellement. Le visiteur romand se retrouve du coup face à des people alémaniques parfaitement inconnus de lui. Il faudra passer aux célébrités lémaniques si jamais l'exposition s'égare du côté de Prangins. 

Reste-t-il donc uniquement question d'hommes dans cette exposition montrant les cravates décalées d'Andy Warhol et une partie des 10.000 exemplaires, résolument kitsch, collectionnés par le galeriste new-yorkais Barry Friedman? Non. Il y a aussi une importante section féminine. Tout commence au XVIIe siècle, avec un portrait en habit d'homme de la duchesse de Richmond, prêté par Elizabeth II. Un "drag king" avant la lettre. Il y a ensuite une série de parures d'amazones. Quelques photos d'Annemarie Schwarzenbach. Et le frac commandé en 1932 à un grand tailleur londonien par Marlène Dietrich. 

Tout cela se regarde avec plaisir. Un plaisir solitaire qui en vaut d'autres. Il n'y pratiquement aucun visiteur dans les salles, signe que le sujet n'est pas vraiment à l'ordre du jour. Ni même du soir. Il semble loin le temps ou "cravate noire" ou "cravate blanche" tenaient de "dress code" pour une invitation formelle...

Pratique

"La cravate, Hommes, mode, pouvoir", Musée national suisse, 2, Museumstrasse, Zurich, jusqu'au 18 janvier. Tél. 058 466 65 11, site www.krawatte.landesmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 19h. Catalogue chic et cher. Photos (Musée national suisse): Trois portraits contemporains... avec cravate.

Prochaine chronique le dimanche 19 octobre. Padoue relance le peintre académique Vittorio Corcos.

 

 

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