Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Zurich montre le Japon de Monet et Van Gogh

On connaît l'histoire. En 1853, un vaisseau américain force le blocus japonais. Les jeunes Etats-Unis veulent commercer avec un pays qui s'est refermé sur lui-même, tel une huître, depuis deux siècles et demi. L'année suivante, une flotte yankee arrache le morceau. Dès lors, les pays occidentaux voudront développer des rapports avec l'Empire du Soleil-Levant, qui craint une rapide colonisation. L'époque est aux emprises anglaises, françaises et bientôt allemandes. 

N'empêche qu'ils vont vite exporter leurs produits, les Japonais! Ceci d'autant plus qu'ils rencontrent un succès foudroyant dans le domaine artistique. Des dizaines de milliers (des millions sans doute même) de porcelaines, de bronzes, de laques, d'éventails ou de soies brodées vont prendre le chemin de Paris, Londres ou New York. Ces diables d'étrangers vont cependant bousculer les hiérarchies. Qui aurait cru à Edo (actuel Tokyo) ou à Kyoto que les estampes, genre populaire et bas, se retrouveraient au sommet de leurs options? Tout le monde, à la suite des frères Goncourt, voudra collectionner Hokusai, Hiroshige et Utamaro.

Une folie collectionneuse 

De 1860 à 1910, avec un pic dans les années 1870 et 1880, le «japonisme» (mot inventé en 1872) va régner en maître dans le salons. Un exemple extraordinaire, resté comme momifié, le prouve à Paris. Visitez donc, en s'inscrivant à Guimet, le Musée d'Ennery avenue Foch. Il contient des milliers d'objets accumulés avec une horreur évidente du vide. Les intérieurs bourgeois abritaient à l'époque des vases énormes, des statues encombrantes et une quantité de boîtes à la fois précieuses et brillantes, que les changements du goût poussèrent vers les oubliettes peu avant la guerre de 14 (1). Chinois ou japonais, les gens ne faisaient pas trop la différence... 

C'est à cette époque révolue que le Kunsthaus de Zurich, en coproduction avec le Folkwang Museum d'Essen, consacre sa nouvelle exposition (2). «Inspiration Japan» met un accent particulier sur l'effet boomerang, pour autant qu'on puise ici utiliser un mot australien. Deux générations d'artistes occidentaux vont en effet s'inspirer du Japon. La première le fera superficiellement, en incluant des objets exotiques dans des scènes de genre. C'est ici le cas du «Rouleau japonais» de James Tissot ou de «La lettre de rupture» d'Alfred Stevens. On rompt mieux, et en tout cas de manière plus élégante, devant un paravent venu de loin.

Refus de la perspective et des ombres 

Les peintres plus jeunes ont retenu la leçon en profondeur. C'est le cadrage audacieux, l'aplat de couleur, le refus de la perspective classique et l'absence d'ombres qui séduisent Gauguin, Van Gogh, Monet, puis des débutants comme Bonnard, Maurice Denis ou Vuillard. Leurs tableaux ne doivent plus se lire comme des fenêtres ouvertes. Il s'agit d'images plates, assumées comme telles. D'où un parti-pris que les gens de l'époque, ravis ou consternés, qualifieront de décoratif. Le Kunsthaus, qui propose une version légèrement modifiée de la manifestation d'Essen, peut ainsi proposer des toiles majeures, du «Portrait du Père Tanguy» de Van Gogh (posant devant des estampes japonaises) au «Bain» de Degas en passant par quelques vastes «Nymphéas» de qui vous savez. 

Mais les peintres ne sont pas les seuls à s'être laissé inspirer, achetant volontiers des estampes dont certains spécimens se retrouvent aux murs zurichois. Les céramistes européens vont voir dans le Japon une occasion de se renouveler en profondeur. Le Kunsthaus propose à ce propos un exercice tenant du jeu. Une vitrine contient les originaux orientaux. Une autres les répliques occidentales. Qui a fait quoi? L'amateur, même averti, donne parfois sa langue au chat. La chose ne vaut en revanche pas pour les meubles. Les extravagantes tables et armoires d'Edoaurd Lièvre (un ébéniste à qui la galerie Steinitz de Paris a récemment consacré une exposition) utilisent un vocabulaire japonais tout en conservant une grammaire française.

La Tour Eiffel contre le Mont Fuji 

L'exposition, qui mélange sur des cimaises grises estampes (notons qu'Henri Rivière a donné les «Trente-six vue de la Tour Eiffel» en réponse à l'Hokusai des «Vues du Mont Fuji», qui a un peu la même forme), tableaux et objets d'art. Il y a aussi les fameux meubles, ce qui finissent par conférer à l'austère salle Emil G. Bührle un aspect de grand salon. Les pièces retenues, venues de Téhéran à Paris en passant par Dresde ou Cincinnati, se révèlent de premier ordre. Notons que Genève est présent non seulement par le Musée d'art et d'histoire, mais par l'Ariana et la Fondation Baur. Chaque élément peut contribuer à une réussite exemplaire. «Inspiration Japan» se révèle la meilleure exposition, la plus riche pour l’œil et l'esprit, produite par le Kunsthaus depuis longtemps. 

(1) Il faut aussi dire que le Japon s'occidentalisera à toute allure, modifiant son image de marque. Dès 1890, il s'agit d'une puissance industrielle. En 1905, il sort vainqueur d'une guerre contre la Russie. En 1910, devenant lui-même puissance coloniale, il annexe la Corée.

(2) Le japonisme a fait l'objet d'une énorme exposition au Grand Palais de Paris en 1988.

Pratique 

«Monet, Gauguin, Van Gogh... Inspiration Japan», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 10 mai. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert mu mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu'à 20h. Ne faites pas attention à l'affiche en entrant. Elle est affreuse! Photo (Kunsthaus): L'un des Mont Fuji d'Hokusai, à qui Henri Rivière répliquera par 36 vues de la Tour Eiffel.

Prochaine chronique le jeudi 5 mars. Barthélémy Menn, figure cardinale de l'art genevois, est né en 1815. Et où a lieu la rétrospective? Mais à Winterthour...

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