Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Zurbarán débarque à Ferrare

En mai 2012, la terre tremblait à deux reprises en Emilie-Romagne. Il n'y avait pas de graves destructions, comme ce fut naguère le cas à Assise (1997), puis à L'Aquila (2009). Des lézardes n'en sont pas moins apparues dans les monuments historiques. Vu que nous sommes en Italie, même s'il s'agit du Nord, inutile de préciser qu'aucuns travaux n'ont encore commencé, même à Ferrare. Un joyau architectural pourtant universellement reconnu.

La vie continue... Le Palazzo dei Diamanti, qui sert à la fois de musée et de lieu pour les expositions temporaires, poursuit sa programmation. Précisons que le bâtiment est intact. L'énorme façade du XVe siècle, formée de blocs taillés comme des pierres précieuses, en a vu d'autres. L'édifice peut donc accueillir l'exposition Zurbarán coproduite avec Bozar de Bruxelles, où elle ira en 2014. Né en 1598, mort en 1664, le peintre espagnol s'inscrit ici dans une série de manifestations. Selon une habitude transalpine, Ferrare honore certes en priorité ses grands artistes, comme Dosso Dossi ou Cosme Tura. La programmation du Palazzo n'en joue pas moins l'ouverture. Elle vise à faire connaître aux Italiens de grands noms étrangers méconnus chez eux. Il y a ainsi eu un Thomas Gainsborough.

Saintes en haute couture

Zurbarán a beaucoup produit, en Estrémadure, puis à Séville et enfin à Madrid, où il a terminé un peu tristement sa carrière. L'homme a surtout travaillé pour les ordres religieux, donnant de vastes cycles dans le goût de la Contre-Réforme. Les petites mains de son atelier ont par ailleurs ravitaillé en saints et en saintes la moitié de l'Amérique du Sud, catholisée de force. Les œuvres se révèlent donc de qualités très diverses. Le maître lui-même, après les sommets des années 1620 et surtout 1630, s'est mis à décliner. Il faut dire que le succès avait cessé de lui sourire. Le Sévillan Murillo plaisait désormais avec ses compositions vaporeuses. Zurbarán a eu la folie de vouloir l'imiter, alors que son talent le poussait vers la plus grande sévérité.

Aux murs du Palazzo dei Diamanti pendent ainsi une cinquantaine de toiles, venues d'un peu partout, sauf d'Italie. Le Prado ou le Musée des beaux-arts de Séville ont évidemment fourni des contributions essentielles. Mais d'autres arrivent de Seattle, de Cincinnati, de Milwaukee ou de Hartford Connecticut. C'est de là que débarque le superbe «San Serapio» de 1628, qui ouvre seul l'exposition. Grenoble a en revanche gardé ses quatre chefs-d’œuvre, depuis longtemps en France. Rappelons que la «Galerie espagnole» du roi Louis-Philippe, vendue après sa chute en 1848, ne comprenait pas moins de 81 Zurbarán, montrés sous son règne au Louvre.

Une rétrospective rare

Trois envois sont à signaler pour leur rareté et leur beauté. La National Gallery de Londres a expédié la petite nature morte (au sens spirituel caché) montrant une rose et une tasse remplie d'eau. Berlin s'est dessaisi pour un temps du portrait juvénile de Don Alonso Verdugo de Alborno de 1635, rare incursion de Zurbarán dans le genre. Le Prado a enfin inclus dans son paquet ficelé «Hercule combattant le lion de Némée», extrait d'une série réalisée pour le roi d'Espagne Philippe IV en 1634. Nous ne sommes pas dans la très profane Italie d'alors. Les mythologies ibériques du «Siècle d'Or» sont restées exceptionnelles.

Autrement, l'exposition, réalisée par Ignacio Cano et Gabriele Finaldi, réserve bien sûr son lot de saintes vêtues de lourds brocarts. L'image type, pour le grand public, d'un tableau pieux de Zurbarán. Chez lui, on ne va pas au martyre habillé n'importe comment. Deux tableaux de fruits représentent son fils Juan de Zurbarán, peintre de «bodegón» (natures mortes) mort très jeune. C'est donc assez complet. Profitez de l'occasion. Les rétrospectives Zurbarán demeurent rares, même dans son pays. La dernière grande s'est déroulée entre Paris et à New York, en 1987-1988. Cela fait donc un quart de siècle...

Pratique

«Zurbarán, 1598-1664», Palazzo dei Diamanti, 21, corso Ercole I d'Este, Ferrare, jusqu'au 6 janvier. Site www.palazzodiamanti.it Ouvert tous les jours de 9h à 19h. L'exposition ira en 2014 au Palais des beaux-arts de Bruxelles (Bozar) Photo (DR): l'"Agnus Dei" (années 1630), venu du San Diego Museum of Art.

Les vases grecs flambent à l'Hôtel des Ventes

Suite à mon article d'hier, quelques nouvelles. Tout s'est très bien passé à l'Hôtel des Ventes genevois de la rue Prévost-Martin. Les 266 premiers lots se sont tous vendus, sauf une quinzaine. Les vins, qui connaissent normalement un fléchissement depuis deux ans en tant que valeur spéculative, sont partis jusqu'à la dernière goutte de Mouton Rothschild ou de Château Margaux. L'archéologie a obtenu quelques brillants résulats, même si l'art précolombien fait désormais peur. "Le harcèlement juridique pratiqué par les pays d'Amérique du Sud afin de casser le marché porte ses fruits", constate Bernard Piguet. En revanche, les objets de fouille classiques de qualité ont flambé. Estimée entre 10.000 et 15.000 francs, l'amphore grecque dont je vous parlais hier en a ainsi obtenu 95.000. Plusieurs grands marchands genevois étaient dans la salle...

Prochaine chronique le mardi 2 octobre. Des nouvelles de la Fondation Bodmer à Cologny.

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