Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Yverdon montre du dessin sans dessins

«Il y a des gens qui seront déçus. Ils ne verront en fait aucun dessin.» Nous sommes au rez-de-chaussée de l'hôtel de ville d'Yverdon, dans le tout nouveau Centre d'art contemporain. Tandis qu'un mariage se célèbre juste au-dessus, Karine Tissot présente sa seconde exposition. On sait qu'il y en aura quatre par an. Trois en cette année initiale. La dernière, déjà programmée, s'intitulera «Move Movie». Elle se déroulera du 9 novembre au 5 janvier 2014.

«Avec «Trait papier», je prends la suite d'une manifestation créée en 2012 pour le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds», poursuit la commissaire, également active à Genève. «Il s'agit d'un essai sur le dessin contemporain, dont les limites se voient ici poussées à l'extrême.» Très populaire depuis une dizaine d'années, ce médium a aujourd'hui acquis son indépendance. «Il occupe même une place prépondérante dans le champ de la création.» Encore faut-il la définir. Mais le mot ne faisait jadis qu'un seul avec «dessein»?

Arceaux pour vélo

Face à l'entrée, le visiteur se retrouve confronté à l’œuvre la plus déconcertante dans ce contexte. Il s'agit d'une installation du Genevois Nicolas Muller, prudemment nommée «Sans titre». «L'artiste a récupéré des arceaux métalliques sur socles de béton, séparant normalement des vélos», explique Karine Tissot. «Ils ont été mis au rebut, après un accident les ayant tordus. Leurs lignes bousculées permettent à Nicolas d'imaginer un dessin dans l'espace, en choisissant leur nouvelle disposition.»

La troisième dimension joue en effet ici (et sans doute aussi au Palazzo de Liestal, où la seconde partie de l'exposition se verra inaugurée le vendredi 23 août) un rôle essentiel. «Regardez l'installation de Robert Currie! L'Anglais a réutilisé de vieilles bandes magnétiques. Il les a entrecroisées autour des colonnes. Avec les effets de moirage, il a obtenu une pièce évoquant l'art optique des années 1970. On en oublie la profondeur. Elle forme comme un grand dessin.»

Briques en papier de soie

Tout n'apparaît pas aussi expérimental dans cette exposition, où le visiteur lambda devra se débrouiller sans Karine, avec une feuille recto-verso comme guide. Un certain nombre de pièces, souvent créées pour le lieu, dégage une séduction immédiate. La réflexion apportée sur le médium vient en plus. C'est le cas des briques en papier de soie empilées par la Lausannoise Valérie Portmann. «Il y en a 200. Il a fallu à l'artiste sept minutes par brique. Si cet ensemble, d'une extrême fragilité, survit jusqu'au démontage le 20 octobre, nous en donnerons les éléments aux derniers visiteurs.»

Le papier de verre pourrait former l'antidote du papier de soie. Il se voit aussi bien utilisé par le Français Emmanuel Régent, qui a repris celui utilisé pour polir des skis, que par le Genevois Harold Bouvard, pour un précieux tableau. Il y aussi le papier cartonné. Le public retrouvera ainsi le fabuleux rideau découpé par le Bergamasque Andrea Mastrovito, qui avait créé cette jungle de pleins et de vides lors d'une résidence dans l'Analix genevois de Barbara Polla. «Il lui a fallu quelques réparations. Mastrovito est un homme si créatif qu'il se soucie peu du destin ultérieur de ses œuvres. Mais le rideau, également montré à Paris, a dans l'ensemble bien tenu le coup.»

Rouleaux de papier de toilette

On ne va pas citer ici toutes les créations des quinze plasticiens invités. Ce serait trop long, et l'effet de surprise se verrait désamorcé. Sachez cependant qu'il y a là un étonnant travail du Turc Sekçin Pirim sur le livre. Un autre ouvrage, non moins frappant, utilise les cartes du canton de Vaud. Il est dû à Sophie Bouvier-Ausländer. Même le carton tubulaire entourant le papier hygiénique a servi. C'est le support adopté par le Japonais Yuken Teruya.

Je ne vous en dirai pas plus. Allez voir vous-mêmes. Je suppose que vous l'avez déjà compris. La leçon de choses de cet «essai sur le dessin contemporain» se révèle extrêmement réussie.

Pratique

«Trait papier, Un essai sur le dessin contemporain», Centre d'art contemporain, Hôtel-de-Ville, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu'au 20 octobre. Tél. 024 423 63 80, site www.centre-art-yverdon.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 18h. La suite à la Kunsthalle Palazzo de Liestal dès le 23 août et jusqu'au 13 octobre. Bahnhofplatz, tél. 061 921 50 62, site www.palazzo.ch Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 18h, le samedi et le dimanche de 13h à 17h. Photo (site du Centre d'art contemporain): Le rideau d'Andrea Mastrovito, vu à contre-jour. Il est en effet blanc.

Prochaine chronique le mercredi 21 août. Le Musée des arts décoratifs de Paris raconte l'histoire des dessous de vêtements, tant féminins que masculins.

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