Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/ Yverdon aligne les robots à la Maison d'Ailleurs

C'est un bon titre. Il peut cependant prêter à confusion. Le «Portrait-Robot» de la Maison d'Ailleurs d'Yverdon n'a rien à voir avec l'enquête policière. Le mot «robot» est ici à prendre au sens propre. Il s'agit de voir ce que couvre l'un des motifs les plus célèbres d'une science n'ayant bientôt plus rien de fictionnel. Les robots sont aujourd'hui partout présents sous une forme invisible. Cette réalité n'empêche pas nos esprits de leur prêter des caractéristiques humaines. L'exposition actuelle tient autant de la réflexion que du jeu. Petit entretien avec Marc Atallah, directeur d'un musée dédié à «la science-fiction, l'utopie et les voyages extraordinaires».  

 

Comment concevevez-vous vous robots, Marc Atallah?
Comme une métaphore et non comme un machine. Le discours part d'un livre de Paul Ricoeur, mort nonagénaire en 2005. Ce philosophe français a écrit «La métaphore vive», il y a juste quarante ans. Pour lui, elle consiste en un processus permettant de décrire une chose invisible. L'amour peut se raconter de manière métaphorique. Le robot constitue également une projection interactive de nos sentiments profonds. 

Quand le robot a-t-il commencé à jouer ce rôle de réceptacle?
Le robot remonte au début du XXe siècle. Il succède à l'automate, qui a fait fantasmer les XVIIIe et XIXe siècles. Le mot apparaît en 1920. Il est issu du slovaque, «robota» signifiant «corvée». On le doit au romancier Karel Capek, auteur de la pièce de théâtre «R.U.R.», initiales de Rossum's Universal Robots. L'écrivain pensait à un travail pénible. Déshumanisé. L'homme devenait un prolétaire sans âme, une idée que reprendra en 1926 le cinéaste Fritz Lang dans «Metropolis». Il faudra attendre les années 1940 pour voir apparaître des robots réels, qui sont de vraies machines. Les gens ont rapidement voulu les doter de réactions personnelles, dont ceux-ci se montrent bien sûr incapables. La crainte la plus fréquente qu'ils provoquaient était leur rébellion. 

Cela n'a pas vraiment changé.
Quand on voit à quel point les robots sont traités comme des êtres humains, on constate le pouvoir de la métaphore. Celle-ci exerce un pouvoir tel qu'elle finit par agir sur nos idées. Les robots éprouveraient des sentiments. Il faudrait devenir leur ami. Il s'agit aussi de s'en méfier. Le processus se situe dans les mentalité actuelles. On humanise les animaux. On déshumanise les gens. On n'arrive plus à voir que le robot, qui n'est pas né comme nous, mais tout simplement produit, ne possède qu'une seule fonction. Cet être standardisé ne doit pas vouloir en avoir davantage pour autant. Il ne raisonne pas. Il souffre, pour employer les grands mots, d'un défaut d'âme. Le faire penser tient du motif romantique. 

On a l’impression, en visitant votre exposition, répartie sur trois étages, que le robot de fiction change de caractère en fonction des époques.
C'est normal dans la mesure ou il s'adapte à nos fantasmes. Dans les années 1990, tout se situait dans les gênes. Auparavant, c'était l'homme-ordinateur. Il y a d'autres moments où l'intelligence artificielle domine. Une chose demeure cependant constante. Le robot reste toujours mécanique, à cause des interdits religieux. Il peut ni être doté, ni donner la vie. 

L'exposition regroupe aussi bien des jouets que des disques, des livres ou des jeux vidéo. Le plus étonnant est pourtant la triple table imaginée par Patrick Tresset. Sur chacune d'elles, un bras robotisé trace au crayon le portrait de la personne assise en face de lui.
Tresset a déjà présenté son installation dans différents musées, dont le Centre Pompidou à Paris. Patrick, un ancien peintre reconverti dans la robotisation, a imaginé ces bras dessinant de manière individuelle. La main se met en marche pour une séance qui peut durer quinze minutes. Ou une heure. Curieusement, chaque appareil se révèle en effet différent, sans qu'il y ait d'explication technique. Chacun des trois bras possède en quelque sorte sa personnalité. C'est ce qui fait en partie l'intérêt de cette performance, qui intimide un peu certains visiteurs. Nous accrochons les résultats aux murs. Ils se révèlent plutôt ressemblants. Ils nous toublent. Patrick a même imaginé un processus rappelant le dessin humain. Le robot commence avec une esquisse générale et la travaille ensuite. Il s'offre même de petites pauses, comme un véritable artiste. 

L'exposition se termine dans l'Espace Jules-Verne.
J'aime bien montrer ce qui précède. Une bibliothèque à l'ancienne s'y prête. Nous avons sorti des très riches collections du musée des livres rares, montrant des siècles de liens entre l'homme et les créatures. Automates, êtres hybrides... Tout jusqu'aux robots.

Pratique

«Portrait-Robot», Maison d'Ailleurs, 14, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu'au 31 janvieer 2016. Tél. 024 425 64 38, site www.ailleurs.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. L'exposition est accompagnée d'un catalogue et du cinquième volume de la collection conçue avec ActuSF. Titre «Les Robots», 96 pages. Photo (Maison d'Ailleurs): Le robot Naov5. Il parle, bouge, mais se fatigue vite. Surchauffe...

Prochaine chronique le jeudi 9 juillet. Quentin Mouron, le jeune écrivain suisse qui ne mâche pas ses mots, signe un polar très "arty", avec meurtre dans un musée de Boston. Rencontre.

 

 

 

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