Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Winterthour réussit son doublé Richter

C'est une star. Que dis-je? Une superstar. Depuis la mort de Lucian Freud en 2011, Gerhard Richter ne possède plus de concurrent comme "peintre vivant le plus cher du monde". L'une de ses toiles s'est ainsi vendue l'année dernière 37,1 millions de dollars. C'est beaucoup pour un artiste de 82 ans, qui produit presque simultanément dans tous les styles, du réalisme le plus classique au monochrome le plus minimaliste. 

Il n'en a pourtant pas toujours été ainsi. La preuve! Christian Bernard a réussi a emprunter pour son actuelle exposition du Mamco genevois une vaste toile toute grise. "Je l'avais fait acheter à l'époque par un fonds régional d'art contemporain. Cela ne valait à peu près rien. Je leur ai fait réaliser une bonne affaire." A la même époque, l’Allemand a entamé un compagnonnage avec Dieter Schwarz, à la tête du Kunstmuseum de Winterthour. Un vrai directeur de musée. Pas un guignol. La cité zurichoise doit à cet homme, aujourd'hui proche de la retraite, un exceptionnel ensemble de pièces contemporaines, focalisé sur le dessin pour des raisons économiques. Winterthour a beau être riche. La ville ne dispose tout de même pas des moyens de Zurich.

Achats, dons et dépôts

Au fil du temps, Richter a déposé beaucoup d’œuvres au Kunstmuseum, qui lui en a acheté plusieurs. L'artiste lui en a aussi donné. Des collectionneurs privés ont enfin déposé là des séries importantes. C'est le cas pour "Elbe". Cette suite unique de 31 feuilles a été exécutée par l'homme à Dresde en 1957, alors qu'il vivait encore en DDR. Elle a été retrouvée par celui qui avait choisi d'émigrer à l'Ouest dès 1961 après la chute du Mur, fin 1989. Cette série a notamment été vue dans l'exposition graphique que le Louvre a proposé en 2012, parallèlement avec celle du Centre Pompidou. Une présentation coproduite par Winterthour, bien sûr! 

Aujourd'hui, le Kunstmuseum peut donc proposer non pas une, mais deux manifestations centrées sur l'une de ses figures emblématiques avec (dans de tout autres genres) Giorgio Morandi ou Edouard Vuillard, un Français à qui il dédiera prochainement une rétrospective. La première d'entre elles a été conçue en partenariat avec les Staatliche Kunstsammlungen de Dresde, qui l'ont déjà montrée en 2013. Il s'agit d’œuvres récentes. Trois séries se voient sélectionnées. Il y a les "Strips", entrepris en 2011, les derniers "Scheiben" en date et les "Lackbilder", initiés en 2008.

Du bon usage des vitres

De quoi s'agit-il? Eh bien, les "Strips" sont effectivement des raies. Créées à l'ordinateur, elles font l'objet d'impressions numériques. Le résultat donne de grands tableaux colorés, avec des lignes horizontales superposées. Si quantité de coloris sont ici réunis, il en est toujours un pour dominer les autres. Il y a ainsi les pièces plutôt rouges, ou plutôt vertes. L'idée de Richter selon laquelle la main du créateur doit s'effacer atteint ici son maximum. C'est beau, froid, et impersonnel. 

Les "Scheiben" forment des sculptures de verre ou, pour mieux dire, de vitres. Assemblées dans un équilibre instable, elles donnent une impression de totale transparence. On comprend la crainte du musée devant la casse possible. Interdit d'approcher! Il y avait déjà un certain nombre de ces créations lors de l'immense présentation de Beaubourg en 2012, montée en partenariat avec Londres et Berlin. Tout le monde veut aujourd'hui montrer Gerhard Richter!

Peintures sous verre 

Et les "Lackbilder", me direz-vous? Ce sont des peintures sous verre. Un genre folklorique, traditionnel, remis en valeur au XXe siècle par un créateur comme Kandinsky. L’œuvre est donc exécutée à l'envers. En dessous. Richter mélange ses laques, qui créeront d'esthétiques coulées abstraites. La dimension est parfois inusuelle. Des plaques accolées finissent par créer des "tableaux" d'immnse format. 

Si l'exposition a lieu dans l'aile ajoutée il y a une quinzaine d'années par les architectes suisses Guyer et Gigon (pour environ 2 millions! si, on peut), c'est le beau bâtiment des années 1910 qui accueille en son rez-de-chaussée les dessins. Il y en a beaucoup, dont bien sûr ceux d'"Elbe". Ils font traverser toute la carrière de Richter. Le visiteur attentif notera qu'un grand nombre fait partie des collections du musée. Leur auteur a consenti une très importante donation en 2013 afin de compléter un ensemble pré-existant. Des séries illustrent par ailleurs toutes les manières de Richter. Je vous l'avais dit. Le Kunstmuseum de Winterthour est un musée bien géré.

Pratique 

"Gerhard Richter", Kunstmuseum, 52, Museumstrasse, jusqu'au 21 avril. Tél. 052 267 51 62, site www.kwm.ch Ouvert le mardi de 10h à 20h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h. L'exposition de dessins dure, elle, jusqu'au 27 juillet. Le musée propose parallèlement un nouvel accrochage mettant en valeur une admirable collection moderne allant de Van Gogh à Giacometti, en passant par Oskar Schlemmer ou Fernand Léger. Photo (Keystone): Gerhard Richter lors du vernissage de Winterthour, devant des raies.

Prochaine chronique le dimanche 6 avril. Bénédicte Gady parle de son exposition "Peupler les cieux" au Louvre. Quand le Paris du XVIIe siècle était plein de plafonds peints...

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