Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Winterthour renoue avec Anton Graff

Il est de Winterthour, mais il aura peu vécu dans la cité alémanique. En 1756, à 20 ans, Anton Graff quitte la région zurichoise. Le peintre en herbe va se perfectionner en Allemagne. Contrairement aux Bernois Dunker ou Freudenberger, Paris ne l'attire pas. Ses pérégrinations le feront passer par Augsbourg, la minuscule Ansbach, où règne la sœur de Frédéric II de Prusse, puis Dresde. Il finit par s'établir là, en dépit des appels du pied de Berlin.

Graff va ainsi devenir l'un de portraitistes les plus cotés du pays. L'un des plus prolifiques aussi. On lui donne 1700 effigies, parfois répétitives. L'homme laisse parmi elles plus 80 autoportraits. Une habitude qui fera école en Suisse. Peu de gens se seront autant représentés que Ferdinand Hodler ou Cuno Amiet. Fille du philosophe Sulzer, qui était aussi de Winterthour, Madame Graff bénéficiera de presque autant d'attentions.

Les 200 ans de la mort

Il pouvait sembler logique que l'artiste finisse par faire l'objet d'une solide exposition. Profitant du bicentenaire de sa mort, survenue donc en 1813, le Museum Oskar Reinhart propose les «Visages d'une époque». Ils se retrouvent dans cette institution à ne pas confondre avec la Sammlung Oskar Reinhart am Römerholz. Le mécène, disparu en 1965, a en effet doté sa ville de deux musées différents. Celui-ci, plutôt didactique, est consacré à la seule création germanique (Suisse, Allemagne, Autriche) des années 1750 à 1930.

Généralement désert, le Museum s'est longtemps caractérisé par son immobilité. Dans un décor années 1950 parfaitement déprimant, il montrait toujours les mêmes tableaux aux mêmes endroits. Le visiteur solitaire en oubliait presque la qualité de certaines œuvres, qui reflétaient les goûts finalement très sages de Reinhart. Un petit salon abrite ainsi cinq Friedrich, dont les célébrissimes «Falaises de craie à Rügen». Profitez de l'occasion pour les découvrir "pour de vrai".

Un étage hors fondation

L'exposition se tient en effet en haut du bâtiment, dans un étage créé hors fondation pour se permettre quelques fantaisies. Il y a là une cinquantaine de toiles signées Graff, plus quelques-uns de ses dessins. Certains portraits collectifs, très grands, n'ont cependant pas été délocalisés. Ils se trouvent toujours deux niveaux plus bas. Ce ne sont pas forcément les meilleurs. L'homme a gardé de ses débuts une grande peine à composer. Les gens représentés ont souvent l'air de se demander ce qu'ils font les uns à côté des autres...

Autrement, Graff est un beau portraitiste. Sobre. Contrairement aux représentations françaises, où la robe semble souvent importer davantage que le visage, il donne des études psychologiques. Le milieu représenté, plutôt bourgeois même quand les modèles se révèlent d'origine noble, est celui des Lumières allemandes. Un milieu philosophe, grand lecteur, passionné de débats d'idées. Au départ serrée et un peu appliquée, la manière de Graff s'est peu à peu élargie. L'artiste ne regarde alors pas vers la France, mais vers Londres. On sait à quel point le portrait devient une chose anglaise dès 1760 avec Reynolds, Romney ou Raeburn.

Bien faite, l'exposition contient cependant quelques toiles hors normes. Il y a là les portraits en pied du paysagiste Adrian Zingg ou de Lord Elgin, l'homme des frises du Parthénon. La manière britannique se fait ici encore plus sensible. Mais sans concessions au joli. Il ne faut pas confondre Graff, si sérieux, si posé, avec la Grisonne Angelica Kauffmann (1741-1807), qui triomphait en ces mêmes années à Londres, puis à Rome, en flattant pour le moins ses commanditaires. Pourquoi ne pas faire plaisir?

Pratique

«Anton Graff, Gesichter einer Epoche», Museum Oskar Reinhart, 6, Stadthausstrasse, Winterthour, jusqu'au 29 septembre. Tél.052 267 51 72, site www.museumoskarreinhart.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 20h. Gros catalogue. L'exposition est coproduite avec l'Alte Nationalgalerie de Berlin. Photo (DR), le dernier autoportrait de Graff, exécuté en 1813.

Prochaine chronique le jeudi 15 août. Montpellier contemporain, de La Panacée à Zaha Hadid.

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