Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Winterthour ferme deux musées. Que faire?

Le 31 octobre 2014, la Fondation Jakob Briner fermait ses portes à Winterthour. Elle perdait son lieu d'exposition dans l'Hôtel de Ville, dont le décor vieillot lui convenait bien. L'institution faisait partie des sacrifiés. La Municipalité cessait par ailleurs d'encourager financièrement la Villa Flora, fief des Hahnloser. Elle estimait que, vu l'état de ses finances, les descendants d'Arthur et Hedy Hahnloser n'avaient désormais qu'à puiser dans leurs propres poches, plutôt bien garnies. 

On ne peut pas dire que l'affaire ait fait grand bruit (1), même si la fermeture de la Fondation Briner entraînait un dégât collatéral. Elle partageait son espace avec la Donation Kern, effectuée en 1998. Né en 1914 et apparemment toujours vivant, Emil S. Kern a réuni 500 miniatures, un genre déconsidéré aujourd'hui. Il s'agit cependant du plus bel ensemble connu avec celui du Victoria & Albert de Londres et du Louvre. On peut en voir jusqu'au 5 juin les pièces anglaises au Musée Oskar Reinhart, juste en face de l'Hôtel de Ville. Hilliard, Oliver, Cosway... Difficile d'imaginer de mieux dans le genre entre le XVIe et le XVIIIe siècle.

Un toit pour deux SDF 

Le Museum Oskar Reinhart aimerait bien offrir un toit à ces deux institutions SDF, qui continuent par ailleurs à s'enrichir. Le legs fait en 1967 par Briner, un monsieur qui travaillait aux douanes, n'est pas fermé. Sa fondation achète, et parfois vend. Elle reçoit aussi des donations ou des aides. C'est ainsi qu'a pu entrer en 2012 l'immense portrait en pied de Ferdinand von Werdenberg, un comte vivant à la Cour de Vienne vers 1650. On imaginerait sans peine cette toile, due à Samuel van Hoogstraten, un élève de Rembrandt, au Rijksmuseum d'Amsterdam ou au «Met» de New York. Il s'agit presque d'un hapax (c'est du grec et cela veut dire pièce unique) dans la peinture hollandaise du «Siècle d'or». 

C'est précisément à cette dernière école que le musée créé par Oskar Reinhart en Ville (en plus de sa collection privée, donnée plus tard à la Confédération) dédie son actuelle exposition «Oranje!». Il s'agit d'un premier pas intégratif. La Fondation Briner est vouée à la peinture néerlandaise ancienne. Un appel de fonds peut du coup se voir lancer par les Amis du Musée Oskar Reinhart. Il faudrait juste aménager de rez-de-chaussée de l'immense bâtiment. La chose a pourtant un prix. Il manque encore un peu moins de 200.000 francs.

Le problème de Saint-Gall 

«Oranje!», qui reprend le nom des stathouders du XVIIe siècle (dont les descendants forment la famille royale hollandaise actuelle), ne se contente cependant pas d'une sélection de tableaux Briner. D'autres ont été cherchés au Kunstmuseum de Saint-Gall, autre lieu à problèmes. S'il ne manque pas de mécènes ( Annette Bühler, la Famille Chappuis-Speiser et la Fondation Albert Koechlin constituant aujourd'hui pour lui une collection hollandaise), ce sont les salles qui font défaut. Le Kunstmuseum doit cohabiter avec un autre musée dans le bâtiment municipal. Il lui faut pouvoir montrer ses récentes acquisitions quelque part. Des collectionneurs privés suisses ont fait l'appoint, histoire de diluer l'effet fâcheux d'un double appel au secours. 

D'une haute qualité, la sélection se trouve sous les toits du musée, au bout d'un escalier vertigineux. Oskar Reinhart avait en effet verrouillé son musée, ouvert en 1951. Rien ne doit changer. La rumeur veut même que l'accrochage des tableaux reste inamovible. Il a donc fallu imaginer, il y a une vingtaine d'années, un étage «hors fondation». Restaient disponibles les combles, qui ont été transformés en une immense salle modulable. Il est permis de la redécorer chaque fois. La peinture hollandaise, aux tonalités généralement foncées, brille mieux sur des murs noirs.

Des tableaux magnifiques 

Qu'y a-t-il là? Tous les genres picturaux, qui avaient chacun leurs spécialistes. Au XVIIe siècle, la peinture a connu une expansion sans précédent aux Pays-Bas. On estime qu'il devait travailler simultanément 750 peintres. Un pour 2000 habitants environ. Les plus grands noms (Hals, Rembrandt, Vermeer...) ne se trouvent bien sûr pas au rendez-vous. Mais les Ruysdael comme les Steen, les Drost, les Van Ostade ou le Pieter de Hooch se révèlent de premier ordre. Il fut dire que, cet art très protestant (même si certains artistes étaient catholiques), a toujours séduit en Suisse. 

Faut-il du coup espérer que la Fondation Briner trouve ici un logis permanent? On peut se poser la question. Si la Municipalité lui a fermé l'Hôtel de Ville, c'est parce que ce superbe ensemble attirait moins de 1000 visiteurs par an. A peine trois par jour, avec le personnel que cela suppose. Or le Museum Oskar Reinhart se porte à peine mieux. Si «Oranje!» a trouvé son (petit) public, les salles permanentes restent désertes. Il faut dire qu'en dépit de chefs-d’œuvre de la peinture suisse, allemande et autrichienne classique (Friedrich, Liotard, Böcklin...), la présentation demeure d'une tristesse désespérante (2). Difficile de faire plus démodé que le décor voulu par Oskar Reinhart, alors que son goût très bourgeois ne brillait déjà par par l'audace. Pas de nu! Pas de violence! Pas d'avant-garde! Pas d'abstraction!

Un abri à Bâle ou à Zurich? 

Il y aurait à mon avis d'autres solutions. La première serait de trouver en Suisse un musée déjà doté d'une belle collection de maîtres nordiques. Il y a bien Genève, que je ne recommanderais pas trop comme pension de famille. Il y a Bâle, qui rouvrira agrandi en 2016. Le Kunsthaus de Zurich détient aussi quelques belle pièces du genre. On peut bien entendu imaginer un développement commun avec Saint-Gall. L'autre tentation serait l'émiettement, à la manière de celui que pratique depuis la fin du XIXe siècle (par dépôts permanents) la Fondation Gottfried Keller. La chose tiendrait hélas de l'enterrement, pour ne pas dire de la dispersion des cendres... 

N'empêche qu'il s'agit là d'un grave sujet de réflexion, d'autant plus qu'il s'agira de trouver en prime une solution Kern. Les cas du genre vont de plus sans doute se multiplier à l'avenir. Il semble clair qu'il n'y a pas en Suisse la place pour les 1100 musées actuellement ouverts. Le public reste ce qu'il est. Le financement se complique. Alos, que faire? Et comment le faire intelligemment? 

(1) Faire parler de soi constitue un art. Pensez à la Haute Ecole d'Art et de design (HEAD) de Genève. Chaque fois qu'elle fait un pet de travers, c'est à dire souvent, la presse en parle.

(2) Le Musée se limite en effet à la Suisse, à l'Allemagne et à l'Autriche.

Pratique 

«Oranje!, Museum Oskar Reinhart, 6, Stadthausstrasse, Winterthour, jusqu'au 5 avril. «The English Face», pour la Donation Kern, jusqu'au 5 juillet. Tél. 052 267 51 72, site www.museumoskarreinhart.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Photo (DR): Un Salomon van Ruysdael appartenant à la Fondation Jakob Briner et présenté à l'exposition "Oranje!".

Prochaine chronique le mercredi 11 février. Retour à Paris, où le Musée Gustave Moreau rouvre avec un étage de plus.

 

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