Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Wagner colonise la Fondation Bodmer

Ce fut l'une des overdoses de 2013. Le monde entier fêtait les 200 ans de la naissance de Richard Wagner. Impossible d'ignorer l'événement. Genève a ainsi connu son festival du 26 septembre au 5 novembre. Il faut dire que son Cercle Richard Wagner, membre d'une chaîne internationale (on peu comme les McDo...) de plus de 150 amicales dédiées au compositeur, exerce chez nous une forte influence. Le dit Cercle a même organisé le congrès wagnérien ici en 2008. 

On ne s'étonnera donc pas si notre ville a préféré, comme bien d'autres, fêter Wagner plutôt que Giuseppe Verdi, né lui aussi en 1813. Ce n'est pas que ce dernier ait été oublié. Loin de là. Il y a eu, selon le site giuseppeverdi.it, plus de 1000 manifestations dans le monde l'an dernier, dont 44 expositions. Mais l'Italien ne jouit pas de l'aura intellectuelle de l'Allemand. Il ne dégage par ailleurs pas son odeur de soufre. Difficile d'évoquer le natif de Leipzig sans qu'Hitler s'invite dans la conversation. On sait que le compositeur, dont d'aucuns veulent aujourd'hui minimiser l'antisémitisme, reste interdit en Israël.

Un portrait intellectuel

L'actuelle exposition de la Fondation Bodmer, montée par Christophe Imperiali, entend dépasser ces polémiques, sans pour autant jeter sur elle le manteau de Noé (lancé par ses fils pour cacher son ébriété, selon la Bible). Dans une vitrine, le visiteur peut découvrir Winifred Wagner, qui ne se verra pas écartée du festival avant 1976, recevant le gentil Führer, son ami, à Bayreuth. Mais l'essentiel n'est pas là. Il s'agit d'offrir au public un portrait intellectuel du musicien au travers de documents. Wagner n'a pas fait que composer. Il se voulait l'auteur des textes chantés. Il a par ailleurs laissé un œuvre théorique énorme. Plus de 5000 pages, écrites pour la plupart durant la décennie passée à Zurich. Dix ans formant une pause entre "Le vaisseau fantôme" et "Tristan et Yseult". 

Plongée dans la pénombre, comme toujours dans le musée-sarcophage conçu à Cologny par Mario Botta il y a dix ans, l'exposition exige beaucoup du visiteur. D'avoir de bons yeux, bien sûr. Mais aussi de solides connaissances sur l'époque et la création du maître. La mise en scène, comme toujours aérienne et élégante, d'Elisabeth Macheret ne peut pas tout expliquer au visiteur, promené avec des écouteurs sur ses petites oreilles. Il y a là des manuscrits de Wagner, bien sûr, dont une lettre à Louis II de Bavière, mais aussi de ses proches (Hans von Bülow, Mathilde Wesendonck). Un choix limité. La place ne se révèle pas infinie, à moins de la dilater dans tout l'étage, comme naguère pour l'histoire de la médecine par Gérald d'Andiran ou bientôt à l'intention d'"Alexandrie, la divine". Le visiteur se contente donc de 56 visuels.

Livre d'accompagnement 

Il s'en trouve davantage dans le livre d'accompagnement de Christophe Imperiali, intitulé "Wagner, L'art et la pensée". Un joli objet, par ailleurs, qui sacrifie à la mode de mettre le titre en quatrième de couverture. Les textes sont concis. Clairs, même pour moi. Variés également. Il n'y a que les pages sur "Apollon, Jésus et Bouddha" pour exiger une lecture un peu endurante. Notons que le propos n'a pas tenté de se rendre local. Wagner a pourtant vécu en 1865-1866 à Genève, dans la villa Les Artichauts des Cropettes. Une maison sottement détruite, comme bien des choses, dans la folie immobilière des années 1960. L'homme y termina le premier acte de "Maîtres chanteurs de Nuremberg". Il y pleura la mort de son chien et y apprit celle de sa femme légitime, Minna. Mais, comme notèrent alors les observateurs, s'il fit élever une vraie tombe au premier, le veuf négligea d'aller à l'ensevelissement de la seconde...

Pratique 

"Wagner, L'opéra hors de soi", Fondation Bodmer, 19-21, route Martin-Bodmer (ex-route du Guignard), jusqu'au 23 février. Tél. 022 707 44 30, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Livre, "Wagner, L'art et la pensée" de Christophe Imperiali, édité par la Fondation, 214 pages.

 

Découvrez grâce à Youtube le film le plus insolite sur Wagner

Comme bien des compositeurs, Wagner a traversé l'écran. Certaines télévisions ont pu s'offrir la coquetterie, l'an dernier, d'exhumer le soporifique film biographique tourné en 1913 par Carl Froelich pour le centenaire de sa naissance. Le compositeur allemand a depuis été incarné à l'écran par Trevor Howard ou Richard Burton. 

Je vous invite pourtant aujourd'hui à découvrir une curiosité, postée par Manel Bertran le 23 octobre 2013. Il s'agit d'une copie complète, en v.o. sous-titrée espagnol, de "Magic Fire" de 1955. Cette année-là, Republic Pictures, une firme hollywoodienne spécialisée dans les westerns à petit budget, s'offrait une folie. Pour des raisons de prestige, la maison commandait à John Ford, Raoul Walsh, Orson Welles, Fritz Lang, Nicholas Ray ou Allan Dwan un ou deux vrais grands films par an, dont beaucoup sont devenus des classiques du 7e Art.

Des plans tournés à Zurich

En 1955 donc, Herbert Yates, tout puissant directeur de Republic, lança l'idée d'une vie de Wagner que dirigerait, en Trucolor, l'Allemand d'origine William Dieterle. L'homme avait déjà donné des biographies filmées de Juarez ou Emile Zola. On irait même jusqu'au voyage en Bavière ou à Zurich. Des plans se verraient ainsi tournés à la Villa Wesendock de Zurich, actuel Museum Rietberg. Il s'agirait bien sûr d'une existence romancée. Wagner meurt ainsi au piano dans une Venise de studio après la réconciliation de Liszt avec sa fille Cosima... 

Un comédien anglais, Alan Badel, incarne au final Wagner. Sa carrière n'est pas allée plus loin sur le grand écran. Rita Gam est Cosima, Carlos Thompson Liszt. Le choix le plus curieux reste celui de Minna, jouée par la pulpeuse Yvonne de Carlo, qui deviendra Madame Moïse quelques mois plus tard dans "Les Dix Commandements" de Cecil B. DeMille. Mais au moins le spectateur a-t-il échappé à Vera Ralston. Cette ancienne championne tchèque de patinage était imposée par Yates dans tous ses films chers. Et pour cause. Cette actrice particulièrement misérable était sa femme!

Pratique 

Allez sur Youtube. Mots clés: magic fire 1955 Il est aussi possible de voir le Carl Froelich en entier. Mots clés silent wagner the complete... Photo (DR): La couverture d'époque du disque. Wagner est réorchestré par Erich Wolfgang Korngold, qui écrivit par ailleurs aussi des opéras.

Prochaine chronique le lundi 6 janvier. Restons à Genève et au cinéma. Rencontre avec les gens du festival "Black Movie", qui commence bientôt.

 

 

 

 

 

 

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