Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / "Vues d'en haut" à Pompidou-Metz

Beaubourg a toujours vu les choses de haut. L'institution parisienne se veut la garante des avant-gardes historiques. Pompidou-Metz, son strapontin lorrain, ouvert en mai 2010, prend aujourd'hui ce motto à la lettre, Il a intitulé sa grande exposition d'été «Vues de haut». Il y a là quelque 500 œuvres, réparties sur 2000 mètres carrés. La fin du parcours se trouve du coup à l'étage. Une chose qu'il eut peut-être fallu signaler de manière plus appuyée. La plupart des visiteurs restent en bas.

Mais de quoi s'agit-il? Imaginé par Angela Lampe, aidée par Alexandre Quoi et Alexandra Müller, le parcours illustre le changement de regard induit à partir de 1850 par le ballon, puis le dirigeable et l'avion. La perspective classique imaginée à la Renaissance cède le pas au regard d'oiseau. Une nouveauté qui n'a pas séduit tout le monde. En 1908, le grand historien de l'art Bernard Berenson note, après avoir un l'un des premiers meetings aériens, «ces monstres aériens vont détruire le monde que j'aime. Le monde à hauteur des yeux (...) Le monde de l'intimité auquel nous sommes habitués depuis des millions d'années.» Et encore, le pauvre n'imaginait-il pas les bombardements qui vont se multiplier grâce à l'aéronautique dès 1914...

Une formidable accélération

Le point de départ des commissaires peut sembler curieux. Pourquoi 1850? Les montgolfières datent du règne de Louis XVI et, bien avant elles, des peintres avaient imaginé ce que le monde devait donner depuis les nuées. Quant à la fameuse perspective, mise au point à la fin du XVe siècle en Italie, elle avait déjà subi des distorsions. Le monde plafonnant du Corrège comme celui de Tiepolo est vu d'en bas. «In sotto in su», comme on dit dans les livres savants.

Il n'empêche qu'avec la formidable accélération du temps, qui débute vers 1840 (avec la photographie comme le chemin de fer), l'univers mental se retrouve perturbé. Nadar effectue non sans peine des photos depuis la nacelle d'un ballon, inspirant une célèbre caricature à Honoré Daumier. Puis les impressionnistes prennent l'ascenseur. Ils plantent leurs chevalets sur les balcons élevés des nouveaux immeubles haussmanniens. La Tour Eiffel, en 1889, donne le vertige. Un quart de siècle plus tard, elle inspire encore la peinture moderniste d'un Robert Delaunay.

Huit chapitres thématiques

L'exposition procède en huit chapitres thématiques, tout en suivant un fil historique. Un exercice de haute voltige. Mais la voltige s'imposait en l’occurrence, puisqu'elle se situe fatalement dans les airs. Après le basculement viennent ainsi la planimétrie, l'extension, la distanciation, la domination, la topographie (même si les portulans et les cartes de géographie existent depuis le Moyen Age!), l'urbanisation et la supervision. Beaucoup de mots abstraits pour recouvrir des travaux bien concrets. Tous ne relèvent pas des beaux-arts. Le plus spectaculaire, pour les années 1910, reste ainsi un survol du nord de la France en ruines après cinq ans de guerre.

Comme (presque) toujours avec le Centre Pompidou, l'ensemble se prend très au sérieux. Peu de sourires. Je ne vois, à vrai dire, guère que l'extrait de «Flying Down To Rio», tourné en 1933 avec Fred Astaire et Ginger Rogers, pour apporter un moment d'optimisme. Le public y voit un ballet dansé sur les ailes d'une dizaine d'aéroplanes. Le regard lui-même se retrouve rarement comblé. Il s'agit de théoriser et de catéchiser. Notons cependant la présence de Jackson Pollock, qui peignait sur des toiles étalées sur le sol, de Mondrian, dont la fin de carrière a été inspiré par les lumières de Broadway vues des gratte-ciel, ou de Tulio Crali. Moins connu, cet artiste mussolinien (1910-2000) est l'auteur de tableaux aussi inquiétants que beaux. Ils montrent, depuis la cabine du pilote, des avions pointant sur des villes.

L'itinéraire se devait de finir aujourd'hui, où les plongées de Google Map voisinent avec les images d'Yann Arthus-Bertrand. Notons à ce propos que Metz a commandé à ce dernier un film sur la ville et ses environs. C'est joli et sage. Un antidote à ce qui a été montré jusque là, à moins qu'il ne s'agisse d'une concession.

Pratique

«Vue d'en haut», Centre Pompidou-Metz, 1, parvis des Droits de l'Homme, jusqu'au 7 octobre. Tél. 00333 87 15 39 39, site www.centrepompidou-metz.fr Ouvert du lundi au vendredi de 11h à 18h, le samedi de 10h à 20h, le dimanche de 10h à 18h, fermé le mardi. Photo (DR) La caricature de Daumier montrant Nadar photographiant depuis un ballon.

Un bâtiment aussi spectaculaire qu'irrationnel

Pompidou-Metz fait partie des actes volontaristes dont la France a le secret. Créée au nom de la décentralisation, cette antenne a couronné la candidature de la cité lorraine. Une belle ville ancienne, dotée entre 1871 et 1914 d'un formidable patrimoine architectural pour le moins germanique. La ville annexée servait alors de «porte de l'Allemagne».

Après concours, c'est Shigeru Ban qui a été chargé de construire le bâtiment près de la gare. Le Japonais était aidé par un collègue français, Jean de Gastines. Ils ont élevé une sorte de champignon, coiffé d'un chapeau de 8000 mètres carrés vite qualifié de chinois. Le geste architectural sous sa forme presque caricaturale... Rien n'a été pensé par rapport au lieu, au climat ou à une présentation muséale. On sait qu'une partie du toit s'est effondrée le premier hiver. Personne n'avait prévu qu'il puisse neiger en Lorraine!

Espaces mal pensés

Ces défauts existent même en été. Le fameux couvre-chef blanc, qui évoque un peu la tente du Cirque Knie, ne se voit tout simplement pas quand le ciel reste, comme souvent ici, d'un blanc laiteux. Haut d'une trentaine de mètres, le hall donne froid même en août. Le jeu des escaliers roulants, de ceux qui ne roulent pas et des ascenseurs rend les circulations peu claires. Difficile de trouver l'actuelle exposition Allen Ginsberg, celle consacrée à Sol LeWitt collectionneur ou tout bêtement la cafétéria.

Le problème vaut aussi pour les espaces d’expositions temporaires, puisque Pompidou-Metz ne possède pas de collection semi-permanente comme le Louvre de Lens, ce qui gêne par ailleurs aux entournures. Le visiteur ne sait trop comment avancer dans «Vues d'en haut». Heureusement que les sections se voient numérotées de 1 à 8, et qu'un personnel complaisant ramène les égarés sur le bon chemin.

Gros succès populaire

La chose n'empêche par Pompidou-Metz, que dirige Laurent le Bon, de connaître un gros succès populaire. La première année a attiré 800 000 visiteurs, bien davantage que les prévisions les plus optimistes. Il y en a eu 475.000 en 2012, année de l'immense (1500 pièces!) exposition «1917». Aucune institution de province (ou plutôt de régions, comme on doit dire aujourd'hui) ne rencontre un tel triomphe. Avec Pompidou, qui lui a valu le TGV, Metz est entré dans la modernité.

Prochaine chronique le vendredi 23 août. La Chaux-de-Fonds présente l'un des peintrs les plus méconnus du XXe siècle, Alberto Magnelli.

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