Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Versailles débarque en fanfare à Arras

Le cadeau se veut royal. Mais il a eu un prix, qu'on dit très élevé. Pour l'exposition «Arras vous fait la Cour», des millions d'euros auraient été dépensés. Une folie pour une ville qui ne doit pas rouler sur l'or. Mais la précédente visite d’œuvres de Versailles, de mars 2012 à octobre 2013, s'était révélée populaire. Quelque 310.000 visiteurs ont «Roulez carrosses», avec des véhicules prêtés par une annexe du Château. D'où rebelote. Cent soixante quatre pièces ont quitté les Yvelines (le département où se trouve Versailles) pour le Pas-de-Calais. Il fallait apparemment cela pour passer de Louis XIV à Marie-Antoinette. Un paradoxe ceci dit, le natif le plus célèbre d'Arras demeurant un certain Robespierre... 

Précisons cependant que le Musée des beaux-arts de la ville se trouve dans un des plus grands palais du XVIIIe siècle. Il s'agit de l'ancienne abbaye dédiée à saint Vaast, qui fut (comme tout le monde ne le sait pas) le premier évêque de la ville au VIe siècle. La reconstruction de ce couvent géant se vit entreprise en 1743, mais jamais terminée. La Révolution allait passer par là, détruisant au passage la cathédrale gothique voisine. Saint-Vaast devint la nouvelle cathédrale, le reste des bâtiments abritant notamment le musée, dévasté comme toute la cité en 1915. Arras constitue, rappelons-le, une réfection volontariste des années 1920 et 1930. Notez qu'avec la pollution et le relatif abandon actuel, tout a maintenant l'air d'époque!

Choix raisonné

L'actuelle présentation s'est donc logée sans mal dans les multiples espaces disponibles. Elle est due à Béatrix Saule, la conservatrice du Domaine, dont la tête pensante actuelle se nomme Catherine Pégard. Un parachutage de plus pour le Château! Avant de remplacer Louis XIV en 2011, la dame a été (notamment) rédactrice en chef du «Point». C'est donc sa subordonnée à qui incombent les tâches scientifiques. Que voulez-vous? La civilisation de l'Ancien Régime ne s'apprend pas au rythme du Nescafé instantané. 

Béatrix a donc choisi les œuvres, en évitant de dégarnir les salles. Elle a fait son marché dans les réserves, à travers les lieux en cours de restauration et parmi les objets existant à plusieurs exemplaires. Les boiseries Louis XVI (très jolies d'ailleurs) proviennent ainsi des stocks. Elles ont été arrachées, comme bien d'autres, au moment (dans les années 1830) où Louis-Philippe a évidé une aile pour en faire un vilain musée dédié aux gloires françaises de toutes les époques. Il s'agissait déjà à l'époque d'opérer des réconciliations nationales.

Un déplacement risqué

Il y a ainsi de forts belles choses au Musée des beaux-arts d'Arras jusqu'au printemps 2016. Au buste de Louis XIV par Jean Varin et au bénitier-reliquaire (une extravagance baroque, venue de Rome) de sa pieuse épouse Marie-Thérèse, peuvent succéder la fontaine à parfum de Louis XV, le bureau du Dauphin, le baromètre de Louis XVI ou le mobilier «en épi» d'une Marie-Antoinette jouant les bergères de luxe. Certains prêts semblent périlleux. Fallait-il profiter du fait que «Les bains d'Apollon», chef-d’œuvre de François Girardon, soient remplacés dans le parc par une copie pour faire voyager le fragile original du XVIIe siècle? Sans doute oui, puisque cette montagne de marbre blanc ira ensuite à Abu Dhabi. 

Si les transports et les assurances ont déjà dû coûter bonbon, le décor mégalomane de Frédéric Beauclair, accompagné par de nombreux films tournés ad hoc, ont achevé de vider la tire-lire. C'est un déluge de miroirs, de parquets (à la Versailles, bien sûr!) et d'impressions géantes. Le record est probablement atteint avec une reconstitution du Labyrinthe, sottement détruit en 1775. Quelques-uns des statues de plomb doré survivantes (il en reste 33 sur des centaines) se retrouvent ainsi devant d'immenses photos de futaies taillées. On ne voit à la fin plus qu'elles. La récente exposition sur le design versaillais, mise en forme par Jean Nouvel, se voulait tout de même plus sobre.

Six ambiances

Ce parti ébouriffant se justifie par le vœu de créer six ambiances, parfois extérieures. L'eau a visiblement beaucoup préoccupé Béatrix Saule, qui a envoyé à Arras des clés hydrauliques géantes et des bouts de canalisation. Il faut dire qu'il se niche 40 kilomètres de conduits sur le parc, dont seul le quart de jets d'eau a survécu aux modes, aux abandons et aux économies. Il fallait selon elle «évoquer» les kilomètres d'aqueducs et la ruineuse «Machine de Marly» qui firent travailler, lors des rares temps de paix du règne, de régiments entiers de soldats. 

N'empêche que ce luxe gêne aux entournures. Gouffre à millions, pour ne pas dire à milliards, Versailles a toujours besoin d'argent frais. Le Musée des beaux-arts d'Arras, aux collections assez pauvres (à part sa grande galerie de peintures françaises du XVIIe siècle) nécessiterait un énorme coup d'aspirateur. L'abbaye Saint-Vaast mériterait en plus un rafraîchissement global. Il y a bien sûr des visiteurs, souvent cornaqués par des guides, à «Arras vous fait la Cour». Mais n'aurait-on pas mieux pu utiliser ces précieux millions, alors que la culture se retrouve aujourd'hui au pain sec à l'Etat, et bien plus encore dans les municipalités françaises?

Pratique

«Versailles vous fait la Cour», Musée des beaux-arts, Arras, jusqu'au 21 mars 2016. Tél. 00333 21 71 26 43, site www.versaillesarras.com Ouvert les lundis, mercredis, jeudis et vendredis de 11h à 18h, les samedis et dimanches de 10h à 18h30. Photo (DR): La salle Louis XIV avec le buste du roi par Jean Varin.

Prochaine chronique le lundi 16 février. Le Kunsmuseum, on le sait, a "perdu" un Gauguin, parti pour 300 millions. Petit rappel sur la manière dont les musées suisses fonctionnent à coups de dépôts et de fondations.

 

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