Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Versailles célèbre son jardinier Le Nôtre

J'ai honte. Je me vois comme un suppliant antique. Mes pieds sont nus. Ma tête est couverte de cendres. Je ne vous ai pas encore parlé de l'exposition "Le Nôtre en perspective", qui va se clore au château de Versailles. Elle a pourtant commencé depuis des mois. Il s'agit là du point d'orgue de "l'année Le Nôtre". Le jardinier paysagiste de Louis XIV n'est-il pas né en 1613? 

Autant vous le dire tout de suite. La présentation se révèle remarquable. Les choses ne semblaient pas gagnées d'avance. Comment évoquer promenades, allées, pièces d'eau et escaliers à l'intérieur? Et qui plus est un intérieur lugubre. Les grand-messes versaillaises se tiennent, au-delà de la chapelle, dans une aile saccagée au XIXe siècle. Il faut y jouer de la lumière et du décor. Il est vrai qu'on a ici la dépense facile. Je me souviens qu'afin d'évoquer le salon du château de Marly, Pierluigi Pizzi n'avait pas hésité à le reconstruire en stuc blanc dans la salle d'entrée...

Une éducation très poussée

Mais revenons-en à Le Nôtre. Un film remarquable, basé sur le thème de l'arbre généalogique (l'arbre s'imposait pour un paysagiste!) montre que le petit André avait de qui tenir. Son grand-père était jardinier de Catherine de Médicis. L'enfant a ainsi pu naître, au milieu de ce parc royal, dans la maison qu'il conservera toute sa vie. Il y mourra à 87 ans en 1700. Son père lui fit donner une parfaite éducation. L'adolescent fera même un stage dans l'atelier de Simon Vouet, premier peintre de Louis XIII. Il fallait le familiariser avec l'ensemble des arts plastiques. 

Le but restait cependant de lui faire reprendre la charge familiale, tout en acceptant, comme bonus, de juteuses commandes privées. C'est ainsi que Louis XIV, de vingt-cinq ans le cadet de Le Nôtre, redécouvrit l'homme à Vaux-Le-Vicomte. On connaît l'affaire Fouquet. Le surintendant des finances se vit accuser en 1661 de les avoir malmenées, ou plutôt menées à son profit. Il fut emprisonné et le Roi Soleil repartit avec son équipe: Le Vau architecte, Le Brun peintre, Le Nôtre responsable des jardins. Que de "Le"!

Des parcs par dizaines

Il se passera quelque chose de bizarre entre le souverain et son jardinier. Le Nôtre demeurera le seul homme pour qui il ait éprouvé de l'amitié et du respect. Alors que les ducs se battaient pour tenir la culotte royale lors du "lever" public du souverain, le paysagiste aurait eu l'incroyable privilège de lui faire la bise sur les deux joues. Il disposera en tout cas de tous les crédit voulus pour géométriser une nature rebelle. Les parcs de Versailles, Marly, Saint-Cloud ou Saint-Germain-en-Laye coûteront d'inimaginables fortunes. Il faudra les guerres tardives du règne pour interrompre les travaux de l'aqueduc de Maintenon, destiné à déplacer l'eau nécessaire à de nouvelles fontaines... 

L'exposition évoque bien sûr ces parcs, créés par dizaines. Il y a là de nombreux plans d'époque, pieusement conservés. Une grande part se voit cependant vouée aux images de synthèse. C'est que l’œuvre de Le Nôtre apparaît mouvante. Tout s'y agrandit à l'infini. Le spectaculaire dissimule pourtant le quotidien. Il s'agit de domaines où pousse de la nourriture, voire des forêts à couper. Certains nobles demanderont des terres à exploiter. Il y a donc d'incessants remodelages. "Il n'y a rien ici qui n'ait été modifié dix fois", écrivait la princesse Palatine, belle-sœur du roi, qui n'appréciait guère cette volonté d'asservir le paysage.

Bouleversements ultérieurs

Dans ces conditions, il n'existe pas un, mais dix états successifs des jardins. Et tout continue après la retraite de Le Nôtre, parti à 80 ans en 1693, ou la mort de Louis XIV en 1715. L'exposition aurait dû se montrer plus explicite à ce propos. Bien des parcs ont disparu dans les environs de Paris. Lotis, ils sont aujourd'hui vérolés de pavillons de banlieue. Versailles s'est vu simplifié, en raison de la mode du "jardin à l'anglaise" certes, mais aussi à cause des coûts d'entretien. L'actuel parc de Vaux-le-Vicomte constitue une recréation du Second Empire. Sceaux a été refait au XIXe siècle, puis vers 1930, histoire d'entourer un château qui n'est plus celui du XVIIe. Que d'évolutions! 

"André Le Nôtre en perspective" sait en revanche réserver une large place à la postérité intellectuelle de l'artiste. Il y a d'abord eu les disciples. Ils ont essaimé de l'Angleterre à l'Allemagne, en passant par la Hollande. Des pasticheurs ont ensuite créé des jardins à la française jusqu'aux Etats-Unis avant 1914. Mais l'influence va plus loin. Nos espaces verts, nos perspectives, nos parterres sortent du jardinier de Versailles. Il devient le père spirituel du Parc André-Citroën tout neuf ou de certains plans rationnels du Corbusier.

Aménagements à venir 

Ceci doit-il expliquer cela? On repense aujourd'hui les jardins de Versailles. Longtemps, on a voulu reconstituer les ensembles disparus. Aujourd'hui, la politique vise à actualiser. Un miroir d'eau s'est vu pourvu de jeux d'eau musicaux. Une réussite. Le Théâtre d'eau, évanoui, sera garni d'énormes perles dorées de Jean-Michel Othoniel. Un monsieur bien en cour à Paris. Il lui manquait celle de Versailles. Reste hélas, qu'à mon avis, Monsieur Othoniel demeure dépourvu du moindre talent. Il suffit de regarder sa station de métro au Palais Royal. Mais ceci est une autre histoire...

Pratique

"Le Nôtre en perspective, 1613-2013", château de Versailles, jusqu'au 23 février. Tél. 01 30 83 78 00, site www.chateauversailles.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 9h30 à 17h30. Enorme catalogue. Le billet donne droit à la visite des appartements et du jardin. Celui des Tuileries est toujours ouvert, comme celei de Sceaux. Photo (Musée de Versailles): André Le Nôtre par Carlo Maratta. A Rome, le jardinier fit faire son portrait par le plus cher des peintres italiens de l'époque.

 

L'étonnante collection de tableaux d'André Le Nôtre

Ancien élève de Vouet, Le Nôtre collectionna toute sa vie sur un grand pied. Il commanda même un tableau à Poussin. Sa maison des Tuileries fut bientôt composée comme les musées du XIXe siècle. Il y avait des toiles jusqu'au plafond. Les plus belles se voyaient regroupées dans une pièce octogonale, reconstituée à Versailles. Marbres et bronzes complétaient le décor, comme chez Louis XIV. L'ensemble était accessible au public sur demande, voire en toquant gentiment à la porte. 

En 1693, lors de son départ, le jardinier offrit au roi 21 tableaux (Albane, Domeniquino...). Ils font aujourd'hui la gloire du Louvre, de Grenoble ou de Fontainebleau. L'octogénaire n'avait pas d'héritiers directs. Ses trois enfants étaient morts en bas âge. On pense souvent qu'il se dépouillait ainsi. Tel n'était pas le cas. Il lui restait 120 peintures, vendues en 1700 au profit de ses neveux. L'exposition a fait revenir un Poussin de Dresde et autre de Londres. On imagine l'aisance de l'homme, que le roi avait anobli et couvert de toutes les décorations imaginables. A sa mort il laissait une fortune estimée à un million de livres. Un montant colossal pour l'époque...

Prochaine chronique le samedi 15 février. Visite au Mamco genevois, qui vient de changer ses accrochages.

 

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