Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Venise se réconcilie avec Carlo Saraceni

C'est un rattrapage, mais il s'imposait. Le 1er mars se terminait au Palazzo Venezia de Rome la rétrospective dédiée à Carlo Saraceni (1579-1620), saluée par toute la presse (spécialisée). Venise pouvait difficilement rester les bras ballants. L'artiste était Vénitien. Il était même revenu mourir dans la ville après une carrière passée dans l'entourage papal. Il s'agissait de récupérer la manifestation, qui ne se voit du coup pas signalée dans le lourd catalogue. Maria Giulia Aurigemma, spécialiste du peintre, a pris les choses en mains. La prolongation de tous les prêts n'a pas pu se voir obtenue, certes. Mais il y a tout de même beaucoup de chose sur les murs de l'Accademia, tendus de rouge afin de masquer la décrépitude des salles. 

Saraceni fait partie des caravagesques de la première heure. Il a connu le maître à Rome. En 1606, il a même fait partie des personnes accusées de l'attentat contre Giovanni Baglione, un ennemi de l'ombrageux Caravage. Dire qu'il s'agit d'un disciple orthodoxe reste une autre paire de manches. Le fonds coloriste, typiquement vénitien, garde chez lui ses droits. La lumière apparaît moins heurtée. Le traitement plus doux. L'homme se révèle ainsi proche d'Orazio Gentileschi (le père de la fameuse Artemisia). Il lisse les aspérités de son mentor. Un signe ne trompe pas. C'est Saraceni qui a exécuté une belle "Mort de la Vierge" pour remplacer celle du Caravage, refusée par l'église à laquelle elle était destinée. Rappelons que l’œuvre rejetée, aujourd'hui au Louvre, fut aussitôt achetée par les Gonzague, ducs de Mantoue, qui avaient l'estomac plus solide.

Une série de petits tableaux sur cuivre 

Avec ce style adouci, Saraceni a connu un succès considérable, envoyant des retables jusqu'à Tolède (d'où ils sont revenus à Venise). Il a aussi exécuté des tableautins, souvent sur cuivre, qui le rapprochent d'un autre maître bien différent du Caravage, l'Allemand de Rome Adam Elsheimer. Ce dernier situait de petite scènes, volontiers bibliques, dans de grands paysages idylliques. Toute une série de ces formats de poche, venue de Naples, se retrouve ainsi à l'Accademia. Le chef-d’œuvre du genre, "L'Ange apparaissant à la femme de Manoah" (pour lui annoncer qu'elle accoucherait de Samson), débarque cependant du Kunstmuseum de Bâle, où je n'ai pas le souvenir de l'avoir vu aux cimaises. Les expositions servent aussi à ce genre de découvertes... 

L'essentiel se compose cependant de scènes religieuses plus vastes. L'exposition se termine même avec une série de grands tableaux d'autel, aux sujets parfois insolites ("Saint Bennon retrouvant les clés de la cathédrale de Meissen dans le ventre d'un poisson", la scène mythique se situant au XIe siècle). Le visiteur se dit du coup que les Saraceni sont plus jolis quand ils restent nains, un peu comme certains chiens. Le Vénitien se montre en fait plus à l'aise dans les formats moyens, où il lui faut moins composer ses sujets. Moins les architecturer. La célèbre "Judith", arrivée de Vienne, reste une merveille, tout comme le "Saint Roch" de la galerie Doria de Rome.

Le testament et des poèmes en forme de "Larmes" 

Maria Giulia Aurigemma a bien sûr voulu situer l'artiste. Il y a ainsi quelques documents dans une vitrine, comme son testament et l'étonnant livre de poèmes publié après sa mort sous formes de "Larmes". Mais des créations d'autres artistes ont également été empruntées pour comparaison. Il y a bien sûr aux murs son élève Jean Le Clerc, un Lorrain qui terminera les Saraceni laissés inachevés. Mais aussi le chevalier d'Arpin, Alessandro Turchi ou Marcantonio Bassetti. Une croix a cependant été faite sur "Le pensionnaire de Saraceni", un mystérieux anonyme "inventé" en 1943 par Lionello Venturi, comme sur Guy François, un peintre du Puy d'importance cardinale pour l'art français du XVIIe siècle. Il faut dire que la place reste limitée dans cette Accademia, dont les travaux de réfection semblent une fois de plus interrompus (notons pourtant que les façades, refaites, ont perdu leurs échafaudages). 

Telle quelle, la manifestation n'en apparaît pas moins indispensable. Profitez-en si vous allez voir les nouvelles présentations, un peu froides comme toujours, de la collection Pinault au Palazzo Grassi ou la Biennale de l'architecture. Cette dernière ouvre cette fois début juin.

Pratique

"Saraceni, Un Veneziano tra Roma e Europa", Accademia, Venise, jusqu'au 29 juin. Tél. 0039041 520 03 45, site www.gallerieaccademia.org Ouvert le lundi de 8h15 à 14h, les autres jours de 8h15 à 19h15. Photo (DR): "Mars et Vénus". Un petit tableau. On reste ici très, très loin du Caravage.

Prochaine chronique le 5 mai. Venise contemporaine avec les Santillana, actuels champions du verre soufflé.

 

 

 

 

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