Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Venise propose un Fernand Léger express

C'est une star, bien sûr. Mais pour les Italiens, il s'agit uniquement d'un nom. S'ils veulent voir des œuvres de Fernand Léger (1881-1955), il leur faut aller aux Etats-Unis, en Allemagne ou bien sûr en France. Durant tout le XXe siècle, les amateurs napolitains, romains et même milanais ont boudé ce qui n'était pas national. Quant aux musée du pays, ils restent depuis toujours au pain sec. 

L'actuelle exposition du Museo Correr de Venise comble donc une évidente lacune. "Léger, La visione della città contemporanea" constitue en fait une reprise. La manifestation a été conçue pour le Philadelphia Museum of Art, d'où provient d'ailleurs nombre de toiles et de sculptures présentées piazza San Marco. Autant dire que même le visiteur suisse y trouve son content. Philadelphie ne fait pas partie des institutions états-uniennes les plus visitées, même si les collections du musée se révèlent capitales pour l'art moderne. C'est notamment là que se trouve le "Nu descendant un escalier" de Marcel Duchamp (1912), qui n'a hélas pas fait le voyage.

Un symbole pour tout un genre 

L'accrochage se révèle plus thématique que monographique. Léger ne constitue ici qu'un symbole. Celui de l'artiste traduisant les métamorphoses de la cité. Le Français ne le fait plus sur un mode anecdotique, comme les impressionnistes. Ses aplats larges et puissants, ses couleurs primaires et franches expriment la force d'un univers en train de changer d'échelle. L'architecture a passé de la pierre au béton, avec plein de poutrelles métalliques. Autant dire qu'elle a gagné en hauteur comme en simplicité. Les lignes droites du gratte-ciel sont venues concurrencer les tours des cathédrales dans le paysage urbain. 

Léger exprime parfaitement cette métamorphose. Mais il n'est pas le seul. L'exposition itinérante le met donc en rapport (et parfois en conflit!) avec Robert Delaunay, Piet Mondrian, Theo van Doeburg, Amédée Ozenfant, El Lissitsky ou Willi Baumeister. Dans nombre de pays d'Europe se répand la même soif de modernité. Un mot aujourd'hui bien galvaudé... Le Corbusier trouve donc ici sa place, comme du reste les affichistes Cassandre ou Francis Bernard. Léger ne dédaignait pas des arts encore jugés mineurs dans les années 1920. Il a construit des décors pour le cinéaste Marcel L'Herbier ("L'Inhumaine", 1925) et illustré Blaise Cendrars.

La ville vue comme une machine

Ce rapport à la cité, vue comme une machine flambante neuve, est illustré dans une dizaine de salles. Le parcours demeure plus ou moins chronologique. Le visiteur (enfin celui qui ne se trompe pas de sens, comme moi!) part donc des années 1910 pour déboucher en 1930. La crise brise alors l'élan. Et puis, toute cette modernité a fini par lasser un peu, à Paris... L'itinéraire renonce donc à montrer les vingt-cinq dernières années de Léger, qui ne sont à vrai dire pas les meilleures. L'homme se fera enseignant, tenant un vaste atelier, ce qui rendra ses visions toujours plus rigides et plus schématiques. 

L'accrochage se révèle exemplaire. Comme le Matisse ferrarais dont j'ai récemment parlé, il prouve qu'on peut dire beaucoup en montrant peu. Il y a là peu d’œuvres, mais bien choisies. Il s'agit de pièces de qualité. Cette présentation pour amateurs débutants acquiert du coup un aspect apéritif. Elle incite à aller ailleurs, et surtout plus loin. J'en viens du coup à me demander si l'avenir ne réside pas ici. Il faut continuer, bien sûr, à faire des méga-expositions. Avec ses 600 objets, "Paris 1900", au Petit Palais de la capitale française, dont je parlerai bientôt, se révèle fort utile. Il faut cependant aussi penser à ceux qui se construisent une base. Autant que celle-ci soit solide.

Des Nordiques à découvrir

Et puis, les commissaires ont tout de même pensé à ceux qui savent déjà! Il y a, de manière ponctuelle, de vraies découvertes. Les peintres de la ville future ne se limitent pas aux grands noms, connus et reconnus. Il y a les autres, qui se situent dans leur mouvance. Ils travaillent souvent dans des pays périphériques. Aller au Museo Correr de Venise donne ainsi l'occasion de se familiariser avec le Norvégien Ragnhild Keiser (1889-1943) ou le Suédois Otto Gustav Carlsund (1897-1948). Avouez que là, vous êtes bluffés!

Pratique 

"Léger, La visione della città contemporanea 1910-1930" Museo Correr, piazza San Marco, jusqu'au 2 juin. Tél. 0039 041 42 73 08 92, site www.mostraleger.it Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Photo (Museo Correr): L'une des toiles de Fernand Léger, remontant aux années 1920.

Prochaine chronique le mardi 13 mai. La Fondation Martin Bodmer de Cologny présente une luxueuse manifestation sur "Alexandrie, la divine". Entretien et commentaires.

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