Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Venise paie son tribut à la Casati

Tout est question de regard. Luisa Casati (1881-1957) passait de son vivant pour excentrique, voire folle. On ne recevait pas vêtue de serpents vivants ou éclairant ses convives à la seule lumière de son collier d'ampoules électriques. La vision a changé, comme le prouve l'actuelle exposition du Palazzo Fortuny de Venise. "La divina marquese", ainsi que l'appelait l'écrivain Gabriele d'Annunzio, l'un de ses (nombreux) amants, se voit considérée comme l'auteure de performances. Quant à ses maquillages outrés, ils passent pour des formes précoces de body art.

La vie de la Casati tient du roman. Luisa Amann est la cadette du roi italien du coton. Ses parents meurent alors qu'elle est enfant. Elle et son aînée deviennent les deux femmes les plus riches du pays. La débutante épouse le marquis Casati en 1900. Elle donne naissance à une fille un an plus tard. Il n'est question au Palazzo Fortuny ni du mari, ni de la soeur, ni de la descendante. La flamboyante créature se doit de rester seule, loin de contingences familiales.

Une diva du cinéma muet italien "en vrai" 

C'est vers 1910 que Luisa, déjà portraiturée avec ses lévriers par Boldini en 1908 (le privé n'a finalement pas envoyé le superbe tableau à Venise) commence à faire parler d'elle. Séparée du marquis, elle donne des fêtes fabuleuses. Elle inspire les derniers symbolistes, avant de fasciner les futuristes, puis les surréalistes. L'image de femme fatale que projette l'héritière rejoint, en vrai, celle que projettent les "dive" du cinéma muet: Francesca Bertini, Pina Menichelli et surtout Lida Borelli. Il est curieux que ces analogies ne se voient pas explorées dans l'exposition imaginée par Daniela Ferretti. Les poses spectaculaires, les tenues insensées et les gestes théâtraux de la Casati tiennent de ce qu'on appelait, il y a cent ans, le "borellisme". 

Au fil du temps, la Casati donne dans la surenchère. Les costumes de Léon Bakst, le décorateur des Ballets russes, puis d'Erté, l'homme des Folies Bergères, atteignent le délire. Leur instigatrice se prend au jeu. Son déménagement de Rome à Paris nécessite 35 wagons. Il lui faut aménager une nouvelle résidence digne d'elle. Notons à ce propos deux coïncidences la rattachant au passé et à l'avenir. Au Vésinet, elle reprend le Palais rose de Robert de Montesquiou, poète fin de siècle issu de la plus haute noblesse. A Venise, elle installe sa ménagerie (singe, pythons, perroquets...) dans le jardin du Palazo Venier dei Leone, qu'achètera en 1949 la non moins excentrique, mais nettement plus moderne, Peggy Guggenheim.

Morte dans la pauvreté

En 1930, c'est la catastrophe. Luisa a 25 millions de dollars de dettes. Il lui faut tout vendre. Elle vit de l'aide de ses amis, même si d'Annunzio lui a tourné le dos. La femme ruinée n'en anime pas moins des fêtes, où elle incarne une Sissi ou une Castiglione crépusculaires. Man Ray photographie les dernières apparitions publiques de celle qui a inspiré des artistes comme Romaine Brooks, Paul Troubezkoy, Alastair, Zuluaga, Alberto Martini, Van Dongen et autres décadents. En 38, la marquise se replie sur Londres. L'Angleterre semble un terrain plus favorable aux extravagances. La réfugiée y meurt pauvre après une séance de spiritisme en 1957. Fasciné par les vieilles gloires (il a agi de même avec Cléo de Mérode, la courtisane 1900), Cecil Beaton en avait donné les dernière images , presque volées, trois ans plus tôt. 

Que peut-on montrer de la Casati dans le palais un peu décati de Mariano Fortuny, qui fut l'un de ses couturiers favoris? Des portraits peints. Des photos. Des bijoux. Plus des hommages. Le lieu, qui sait s'ouvrir sur le présent, a fait un large usage de robes récentes. John Galliano en 1998, Karl Lagerfel en 2010 ont dédié une collection à la Casati. Ses attitudes inspirent également des photographes actuels. Paolo Roversi ou Peter Lindbergh ont prêté des images. Notons que le palazzo abrite, outre ses salles historiques, des chambres modernes. L'ancien et le nouveau alternent donc sous des lumières spectaculaires. Il fallait bien ça pour magnifier le personnage.

Une réussite totale 

Telle quelle, cette exposition réalisée par Fabio Benzi et Gioia Mori tient du spectacle. Un spectacle de qualité, inventif, varié, jamais ennuyeux. "La divina marquese" constitue une réussite totale. Le musée y a mis les moyens. L'intéressée aurait apprécié. Elle aurait sans doute aussi aimé. La manifestation justifie ce qui n'aura pas été simplement une vie, mais aussi une oeuvre.

Pratique

"La divina marquese", Palazzo Fortuny, 3980 San Marco, Venise, jusqu'au 3 mars 2015. Site www.mostracasati.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Photo (Palazzo Fortuny): La marquise par Giovanni Boldini en 1913, alors qu'elle restait encore (relativement) sobre.

Prochaine chronique le 15 octobre. Le Musée international de la Réforme montre les "Premières genevoiseries" de Töpffer père.

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