Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Sèvres montre tout Picasso céramiste

De prime abord, il y a antagonisme. Picasso céramiste à la Manufacture de Sèvres, c'est l'éléphant dans un magasin de porcelaine. Il va tout casser, avec ses faïences de Vallauris qui ont pourtant donné un coup de jeune à la poterie française, juste après la guerre. 

Et puis, à la réflexion, non. D'abord, le Musée de Sèvres est voué de manière générale à ces arts du feu que constituent la terre et le verre. L'ancienne manufacture fait ensuite partie d'un "pool" regroupant désormais non seulement ses ateliers, mais mais le musée des bords de Seine et celui, plus éloigné, de Limoges ayant reçu le nom d'Adrien Dubouché. L'Etat pense ainsi revivifier un art mal portant. Sèvres a dès l'origine (les années 1750) posé des problèmes de rentabilité. Limoges souffre aujourd'hui de la désaffection pour les belles tables. Un voyage autour du monde à l'intention de deux personne passe maintenant mieux, comme cadeau de mariage, qu'un service pour douze, avec des bords chantournés et dorés.

Le renouveau à Vallauris 

Dans ces conditions, pourquoi pas Picasso? Et ce d'autant plus que le musée a reçu en dépôt, il y a trois ans, l'ensemble des matrices, plâtres, poinçons et pièces techniques ayant servi à l'édition des quelque 600 modèles créés par le peintre à Vallauris. Rappelons brièvement l'histoire. En 1946, au Nérolion de la bourgade provençale, l'artiste sexagénaire rencontre les époux Ramié. Ceux-ci ont fondé en 1938 l'atelier Madoura, dont ils restent encore les locataires. Séduction mutuelle. L'Espagnol s'installe presque à demeure chez les potiers, qui se mettent à son service, pour ne pas dire à sa dévotion. Suzanne Ramié interrompra presque sa production personnelle. 

Certains vases ou plats demeureront des pièces uniques. Mais il y aura les multiples. Comme les gravures que le maître produit alors (il y reviendra à la fin des années 1960), ils permettent à des amateurs moins fortunés de s'offrir un Picasso. L'idée correspond à l'époque. Le peintre vient d'adhérer au Parti communiste. Vallauris est une ville de gauche. Une cité à laquelle Picasso offrira une de ses meilleures sculptures, "L'homme au mouton".

Atelier aujourd'hui devenu musée

Mais revenons à l'exposition. Elle découle de l'épuisement du filon, tous les exemplaires autorisés ayant été produits. Elle reflète aussi le déclin de Vallauris, à une époque où le design remplace l'artisanat. Madoura, où Picasso rencontra Jacqueline Roque, qui devait devenir sa seconde épouse, n'existe plus. L'atelier s'est vu vidé de sa substance. La municipalité a acheté la carcasse d'une entreprise ayant fermé ses portes en 2007, dix ans après la cessation de son activité. Les touristes peuvent visiter, sur réservation, par groupes de douze... 

Les moules étant devenus inutiles, Sèvres les a reçus à conserver. Le public en découvre quelques-uns, avant de passer aux choses sérieuses. Conçue pour Marseille, Capitale de l'Europe, en 2013, l'exposition propose une centaine de modèles originaux, empruntés pour la plupart à un ou des privé(s). Difficile de faire plus complet sans devenir lassant. Picasso a beau se montrer inventif, tordant le cou à la tradition. Il existe toujours un moment ou il se répète. L'idée géniale n'est pas toujours au rendez-vous. Aux côtés de pièces inspirées, le visiteur trouvera ainsi des modèles routiniers, voire ratés. Le drame c'est que l’œuvre intégral de l'homme se voit sacralisé, vu sa valeur vénale...

Un artiste sachant emprunter 

Les commissaires Bruno Gaudichon et Joséphin Matamoros ont dans l'ensemble su choisir. Ils ont osé rapprocher. Apparemment novatrice, la production du Picasso céramiste se nourrit d'emprunts lointains. La Mésopotamie. La Grèce. L'Italie antique. Les plats hispano-mauresques. Les faïences populaires. Leurs réminiscences deviennent visibles, par comparaisons. Elles ont cependant été si bien digérées qu'elles ont nourri une inspiration nouvelle. 

L'exposition occupe le dernier étage du Musée de Sèvres, bâtiment sinistre en contrebas d'un pont et d'une sorte de bretelle autoroutière, près d'une île Seguin vandalisée. Il faudra beaucoup d'efforts à la nouvelle direction pour sortir le lieu du marasme. Les collections permanentes n'en apparaissent pas moins étonnantes, même si une politique modernisatrice confond parfois le moins avec le mieux. Pour l'instant, les salles, naguère bourrées jusqu'au plafond, ont surtout tendance à se vider...

Pratique

"Picasso céramiste et la Méditerranée", Musée de Sèvres, 2, place de la Manufacture, Sèvres, jusqu'au 19 mai. Tél. 0031 46 29 2 0, site www,sevresceramique.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10 à 17h. Les vendredis, samedis et dimanches jusqu'à 19h. Photo (Succession Picasso/Maurice Aeschmimann/Musée de Sèvres): Un vase de 1950. L'une des pièces les plus abouties présentées à Sèvres.

Prochaine chronique le mercredi 12 février. Germaine Richier revient. Après Berne, la sculptrice est à Lausanne avec Alberto Giacometti et Marino Marini.

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