Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Sade joue les athées à Cologny

A Paris, le Musée d'Orsay présente un déplorable "Sade, Attaquer le soleil", dont le catalogue n'était pas prêt pour l'inauguration. A la Fondation Bodmer de Cologny, l'essentiel de l’œuvre manuscrit de Sade figure dans les vitrines. Le livre d'accompagnement était sorti de presse quatre bonnes semaines avant le vernissage. Tout le monde ne travaille pas de la même façon... 

L'exposition genevoise résulte pourtant d'une aporie, ou si l'on préfète d'une difficulté. Tout aurait dû se voir construit autour du rouleau des "120 jours de Sodome", depuis longtemps prêté à la Bodmeriana par la famille Nordmann. Cet original mythique a été vendu entre-temps par ses propriétaires. Il a fallu toute l'habileté de Jacques Berchtold, nouveau directeur du musée privé (voir interview plus loin), pour persuader son Conseil de maintenir l'hommage rendu au plus sulfureux des écrivains, mort il y juste deux siècles en 1814.

L'antithèse des Lumières

Pour Berchtold, qui a confié le commissariat à Michel Delon, spécialiste de l'écrivain, Sade constitue en effet l'antithèse des Lumières. Poussant jusqu'au bout la référence à un état de nature prôné par Jean-Jacques Rousseau, il n'a pas découvert un homme "né bon", mais fondamentalement mauvais. Banni, caché, interdit, Sade a du coup eu besoin depuis d'une longue réfutation, bien sûr peu convaincante. Cet auteur souterrain conditionne ainsi notre vision du monde. 

Pour l'exposition d'Orsay, quantité de tableaux sans rapport réel avec le sujet garnissent les cimaises. Il n'y a pas de peinture à Cologny. Seulement des manuscrits. Ils se trouvent non seulement dans la salle vouée aux manifestations temporaires, mais dans tout l'étage du bas. Beaucoup de papiers, souvent inédits, ont pu se voir réunis. A côté des éditions originales, souvent clandestines, figurent ainsi des manuscrits, pour la plupart écrits en prison ou dans les asiles de fou. Sade y a passé vingt-sept ans, enfermé au départ sur la demande de sa belle-famille.

Des collectionneurs fanatiques 

La bibliothèque coloniote possède peu de choses de Sade, un monsieur qui choquait sans nul doute le très convenable Martin Bodmer. Il y a heureusement des collectionneurs, dont la passion frôle parfois le fétichisme. Si l'on est un brin surpris de trouver Pierre Bergé parmi les prêteurs, un énorme ensemble de brouillons, de notes et de textes aboutis a été fourni par un seul homme, Pierre Leroy, du groupe Lagardère. Beaucoup de ces écrits sont récemment sortis d'archives familiales. Les lointain héritiers de Sade, appauvris, doivent peu à peu tout vendre. 

Dans une vitrine, Sade peut voisiner avec Pétrarque (un auteur plus typiquement Bodmer), dont il constitue l'antithèse. Le lien est assuré par Laure de Noves, l'égérie du poète italien, dont les Sade descendent en ligne directe. Le propos se voit du coup élargi, voire dynamité. On aurait pu terminer avec Marie-Laure de Noailles, mécène des surréalistes, descendante de Sade et propriétaire du rouleau des "120 Jours" aujourd'hui manquant. Michel Delon n'est pas allé jusque là. Il a préféré finir avec Jacques Chessex. Le Vaudois a écrit en 2009 "Le dernier crâne de Monsieur de Sade". Quelques brouillons, avec post-it jaunes, de cet ouvrage posthume ont été prêtés par la veuve.

Pratique

"Sade, Un athée en amour", Fondation Bodmer, 19-21, route Martin-Bodmer, Cologny, du 6 décembre au 12 avril 2015. Tél. 022 707 44 33, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Important catalogue, édité sous la direction de Michel Delon, diffusé par Albin Michel, 326 pages. Photo (DR): La couverture du catalogue, avec un volcan métaphorique.

L'article est immédiatement suivi par un entretien avec Jacques Berchtold, directeur de la Fondation Bodmer.

Prochaine chronique le vendredi 5 décembre. La galerie Phoenix expose à Genève l'ésotérisme antique. Le Genevois Jacques Chamay publie "Antiquité".

 

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