Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION(S) / Le Mamco genevois change de détours

Changement de décor? Pas tout à fait. En proposant sa suite de son feuilleton «L'éternel détour», le Mamco n'abandonne pas tout à fait le noir, le blanc et surtout le gris, qui avaient fait le succès de l'épisode précédent. Le quatrième étage, avec lequel tout commence, est en effet voué au vidéaste vaudois Jean Otth. Un monsieur du genre biscuit sec. Difficile de faire plus austère et plus retenu que ces pièces exécutées depuis les années 1960... 

A peu près oublié, Otth fait partie d'une cuvée où le visiteur se trouve appelé à découvrir et redécouvrir. Si Sherrie Levine est célèbre (mais je me demande parfois, à titre personnel, s'il s'agit bien d'une artiste...), Walter Grab constitue ainsi un inconnu total. Christian Bernard a tenu à exhumer (l'homme est mort en 1989) ce surréaliste suisse de second rang. Pourquoi pas? Comme toujours avec les peintres mineurs, les plus petits tableaux sont les meilleurs. Et il est bon de rappeler que de Tschumi à Seligmann, en passant par Brignoni et Max von Moos, la Suisse a aussi été une grande terre surréaliste. 

Fondu dans les collections

L'autre grand homme du jour, après Otth, n'est cependant pas Grab, mais Jean-Jacques Lebel. Le Français occupe un espace énorme, rue des Vieux-Grenadiers. Il faut dire qu'il ne donne pas, lui, dans la miniature. Il s'agit d'un agitateur. D'un dénonciateur. D'un violent. Depuis les années 1950, cet activiste se bat pour la liberté sexuelle et contre la répression. La torture en Irak vaut ainsi au visiteur un choc qui sera durable à Genève. L'artiste a fait donc de cette énorme suite, à la laideur assumée, au Mamco. 

Les autres présentations (il y en a huit en tout, plus Sherrie en cerise sur le gâteau) resteront sans doute moins dans les mémoires. Il faut dire qu'elles se fondent dans l'ensemble des collections. Une manière intelligente de renouveler leur public. Le monde est aujourd'hui plein de musées où les visiteurs se pressent dans les expositions temporaires en laissant les collections permanentes parfaitement vides...

Pratique 

«Luc Andrié, Laurence Bonvin, Gabriele Di Matteo, Walter Grab, Robert Heinecken, Jean-Jacques Lebel, Jean Otth, Hervé Télémaque, L'éternel détour, séquence d'été 2013», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, jusqu'au 15 septembre. Tél.022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à18h, les samedis et dimanches de 11h à 18h. La photo (Ilmari Kalkkinen/Mamco, Genève) montre une réalisation de Jean-Jacques Lebel.

 

Christian Bernard: "Notre musée n'est pas préformaté"

Christian Bernard, le Mamco, que vous dirigez, présente normalement les expositions quatre par quatre. Il y en a cette fois huit...
Nous ne sommes pas préformatés, comme tant d'autres institutions. Les salles se voient distribuées selon les besoins. Pour Robert Heinecken, je m'attendais à disposer de davantage d’œuvres. L'espace laissé libre ne m'a pas dérangé. Le musée doit aussi présenter ses collections. Augmenter constamment notre fonds me semble toujours plus important depuis dix ans. C'est la trace réelle d'un travail de longue haleine. Qui se souviendra de nos présentations temporaires dans vingt ans? 

Vous présentez du coup l'Américaine Sherrie Levine sans en faire autre chose qu'un accrochage.
Nous avons la chance d'avoir d'elle une vingtaine de pièces en dépôt depuis la fondation du musée. Deux se sont ajoutées ensuite. J'ai pensé que son travail d'appropriation de la création d'autrui répondait bien à celui de Gabriele Di Matteo, que nous montrons pour la troisième fois. Pourquoi ne pas le mettre en regard?

La plus grande place est occupée par Jean-Jacques Lebel, que d'aucuns voient davantage comme un activiste que comme un artiste.
C'est vrai. L'homme, qui a refusé toute idée de carrière, se situe en marge du circuit des musées et des galeries. La plus grande exposition qui lui a été dédiée reste sans doute celle de la Maison Rouge, près de la Bastille, qui constitue un lieu à part. Elle formait en 2010 comme une grande grotte Lebel. Au Mamco, je voulais mettre l'homme, présent depuis les années 1950, à l'épreuve d'une présentation classique.

Qu'est-ce qui vous séduit chez cet inclassable?
Il m'intéresse comme artiste, car il a bien droit à ce titre, comme surréaliste, comme créateur de happenings, comme introducteur de la poésie «beat» en France, comme utilisateur de psychotropes ou comme acteur de Mai 68. Lebel est en même temps mobile et posté à tous les carrefours.

Outre des gestes libérateurs, il laisse donc une œuvre.
Absolument! Il a donné des peintures, des collages, des assemblages et même des monuments. J'ai aussi voulu montrer ses créations effectuées en collaboration. Le «Tableau antifasciste» collectif de 1960 tient bien le coup. Lebel n'a pas démérité depuis. Il aurait fallu pouvoir montrer aussi son travail d'historien. Les objets confectionnés par les poilus des tranchées de 1914, qu'il collectionne par milliers, offrent un travail de mémoire extraordinaire.

Autre marginal, ou presque, le Vaudois Jean Otth.
Il avait disparu. Or il est bien vivant et se porte plutôt bien à 73 ans. En découvrant son œuvre, j'ai éprouvé un double sentiment de curiosité et d'injustice. Dans les années 60, Otth s'est inscrit dans l'histoire de la vidéo, dont il a été un pionnier. Son importance était alors européenne. Il a ensuite enseigné à l'ECAL de Lausanne, en se faisant oublier. Je suis allé le voir. J'ai rencontré un monsieur sachant bien ce qu'il fait. Très modeste, en plus. J'en suis ressorti avec l'idée qu'il fallait le montrer à Genève, en partant de ses premières pièces pour arriver jusqu'à aujourd'hui. Je ne voulais cependant pas d'une rétrospective, en accord avec lui. En mélangeant les époques de création, il fallait montrer la durée de son travail. Un travail austère, qui joue sur l'oblitération. Seules les marges laissent chez lui place au mouvement.

Pourquoi parler savamment de «rêverie zénonienne» à son propos?
Zénon d'Elée était un philosophe grec antique qui contestait l'idée même de mouvement. La vidéo correspond davantage en apparence à l'idée de son homologue Héraclite, qui voyait dans la vie des flux continuels. Otth réconcilie ces deux visions opposées. Immédiate lors de sa prise de vue, la vidéo se joue au présent. Elle échappe ainsi au temps.

On se situe toujours dans le cycle d'expositions intitulé «L'éternel détour»...
C'est le dernier épisode. Promis. La prochaine série s'intitulera «Des histoires sans fin.»

Prochaine chronique le mercredi 12 juin. Rencontre avec Bernard Piguet, qui dirige à Genève l'Hôtel des Ventes.

 

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