Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Rouen fait de la cathédrale un mythe moderne

Certains sujets sont dans l'air. Alors que le Musée de Brou et celui des Beaux-arts de Lyon se penchent sur la découverte de l'histoire nationale, surtout médiévale, par la peinture du XIXe siècle, Rouen s'intéresse aux cathédrales. Pas à leur construction! Il s'agit de montrer ici l'impact que ces bâtiments ont provoqué sur les consciences modernes, depuis 1789. De sacré, l'édifice est devenu identitaire. Une partie de la construction politique allemande, dans les années 1840, s'est ainsi cristallisée autour de la reprise du chantier de Cologne, abandonné depuis des siècles, une grue étant interminablement restée en place au haut d'une tour. 

Le parcours est immense. Il s'agissait d'accueillir 300 pièces, allant théoriquement jusqu'en 1914, pour inclure le sujet dans l'énorme bastringue aujourd'hui conçu autour du centenaire. Il se poursuit en fait jusqu'à nos jours. Présent dans la dernière salle, Wim Delvoye, dont on connaît l'actuel détournement de motifs gothiques, n'était de toute évidence pas né en 1914... Il a donc fallu libérer pour cela un vaste espace. Non seulement les salles d'exposition temporaire sont occupées, mais il a été nécessaire de provisoirement sacrifier une partie des collections permanentes.

Parcours thématique

La promenade du visiteur reste avant tout thématique. Il convenait de cerner le sujet. Or celui-ci comprend de multiples facettes. Il va de l'iconoclasme révolutionnaire aux restaurations (parfois abusives) du XIXe siècle, en passant par la mode. Le lieu le plus spectaculaire, ici, n'est pas celui contenant des toiles de Constable (dont l'admirable "Cathédrale de Salisbury") ou de Lionel Feininger (qui rapproche vers 1920 la cathédrale de l'expressionnisme), mais celui contenant des meubles et bibelots imaginés à partir de 1810. Le kitsch le plus fou côtoie ici la reconstitution sérieuse. Auriez-vous pensé à vous commander une service à thé gothique? Eh bien, certains l'ont fait! 

Derrière cette magnifique exposition, qui suppose en Normandie toutes sortes de retombées, se cache un énorme travail. J'ai donc demandé à Sylvain Amic, directeur de l'institution et commissaire français de cette exposition, qui ira ensuite à Cologne, d'en parler.

 

Sylvain Amic: "Le sanctuaire religieux est devenu un emblème de la nation"

Sylvain Amic, pourquoi une manifestation sur les cathédrales?
Le Musée des beaux-arts a présenté deux fois une exposition autour des "Cathédrales de Rouen" de Claude Monet, en 1994 et en 2010. Il fallait dès lors se demander pour quelle raison l'artiste les a peintes en 1892, un siècle exactement après l'iconoclasme révolutionnaire. Pourquoi avoir centré une entreprise aussi moderne que l'idée de la série picturale autour d'un édifice ancien? 

Et alors?
Un nouveau mythe est en train de se construire. La cathédrale devient un emblème de la nation, avec ce que cela suppose de dérives. Pour Goethe, la germanique Strasbourg en représentait la quintessence. En 1830, Hugo centre le propos sur la très française Notre-Dame de Paris. Partout se cristallise, dans l'imaginaire, une idée irréaliste de la construction. Il s'agit d'un élan collectif et mystique. Un élan à retrouver dans une Allemagne à l'époque très divisée. Quelques 400 petits Etats... 

Comment avez-vous imaginé votre parcours?
Nous partons de l'objet pour aller jusqu'au Merzbau de Schwitters. La symbolique joue un rôle très fort. Après la tempête de 1792, où l'on jette bas les sculptures, quand on ne démolit pas l'église comme à Arras, le couronnement de Charles X à Reims en 1825. Le sacre et le massacre. Une grande place est faite au romantisme, en précisant que l'amour du gothique commence en Angleterre dès 1750. A la notion de pittoresque britannique, représentée par Constable ou David Roberts, s'opposent les élans de l'âme allemands d'un Carus et d'un Friedrich. 

Il y a aussi des photos, qui ramènent le public sur terre.
Nous devions illustrer la volonté de créer des monuments historiques avec des bâtiments français souvent en piètre état. Il fallait présenter des dossiers de restauration, avec leur part d'invention. La célèbre image de Charles Nègre représentant, sur une tour de Notre-Dame, un monsieur en haut de forme à côté d'une gargouille ne précise pas que cette dernière a été créée de toutes pièces par Viollet-le-Duc, chargé de la rénovation de l'édifice... 

Vous retrouvez tout de même les impressionnistes.
On ne pouvait pas faire sans eux. Mais leur présence n'est pas que commerciale. La cathédrale est devenue un sujet moderne depuis Corot. Parallèlement à Monet, Alfred Sisley réalise une autre série représentant l'église de Moret en 1893. Nous en montrons donc plusieurs exemplaires. Cette contemporanéité se poursuivra très longtemps. Robert Delaunay peint Saint-Séverin à Paris en 1910. L'Américain Lionel Feininger imagine des cathédrales allemandes proches des décors du "Cabinet du docteur Caligari", le célèbre film expressionniste de 1919. 

Une grande place se voit laissée au bombardement de la cathédrale de Reims, en 1914.
Normal cette année! Mais le mouvement d'opinion a été immense. Le bombardement constituait la preuve de la barbarie allemande. Des pétitions internationales ont circulé, dont celle qu'a signé en Suisse Ferdinand Hodler. Sarah Bernhardt a déclamé au Front "Les Cathédrales". La réfection de Reims, après 1918, a du coup divisé les esprits. Pour les uns, il fallait réparer l'outrage. Pour les autres, il convenait de laisser les gravats comme mémorial. 

Comment se fait-il que le bombardement de la cathédrale de Rouen par les Alliés en 1944, année où elle a failli s'écrouler, n'ait rencontré que le silence?
Il s'agit encore là d'une question très délicate... 

Vous êtes en partenariat avec Cologne, dont la cathédrale, elle, a été miraculeusement épargnée par les bombes de 1945.
Un autre symbole! Cette alliance était nécessaire pour soutenir financièrement l'opération, bien sûr. Mais il s'agit aussi là de la cathédrale la plus lourdement chargée de significations. Nous montrons du reste la manière dont elle s'est vue terminée dans un élan nationaliste qui nous semble presque inconcevable aujourd'hui. Mais, après tout, Dresde a bien aussi refait intégralement la Frauenkirche après la réunification de 1990. 

Un regret?
Oui, celui d'avoir manqué de place pour aller plus loin. Le gratte-ciel, né en Amérique, me semble lié à la cathédrale, notamment en raison de sa verticalité. Dans les années 1910, on a du reste édifié des gratte-ciel en style gothique comme le Woolworth Building.

Pratique 

"Cathédrales 1789-1914, Un mythe moderne", Musée des beaux-arts de Rouen, esplanade Marcel-Duchamp, jusqu'au 31 août, puis Wallraf Richartz Museum à Cologne. Tél.00332 35 71 28 40, site www.rouenmuses.fr Ouvert de 10h à 18h, sauf le mardi. Catalogue à venir. Il y a eu un problème d'éditeur... Photo (Ville de Rouen): Une salle entière se voit vouée aux objets 1830 "à la cathédrale".

Prochaine chronique le mercredi 21 mai. A quoi ressemblent les Hodler hérités par le Musée Jenisch de Vevey? Je les ai vus.

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