Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Ron Mueck fait courir tout Paris

C'est la foule, devant la Fondation Cartier de Paris. «Et encore, nous sommes un jour de semaine», explique l'un des gardiens de sécurité. Un monsieur qui a peu de travail. La file reste parfaitement sage. Les visiteurs savent qu'ils ont au moins une heure à attendre avant de pénétrer dans le bâtiment vitré de Jean Nouvel, qui fêtera ses 20 ans (le bâtiment, donc) en 2014. Un geste architectural, comme on dit. On ne peut pas dire que l'intérieur se révèle très bien pensé... 

Et qui attire cet énorme public? Ron Mueck. Le sculpteur australien a su devenir une vedette sans jouer les stars. Dans le public, personne ne saurait d'ailleurs dire la tête qu'a cet homme, installé à Londres depuis 1982. Heureusement qu'un long film, dirigé par Gautier Deblonde, documente son travail à l'intérieur! Un travail extrêmement lent. Extrêmement minutieux. L'Anglo-saxon produit quelques pièces par an. La Fondation Cartier ne peut ainsi proposer que trois nouveautés, dont l'immense, le colossal «Couple under an umbrella».

Neuf sculptures en tout 

Tout le monde le sait maintenant. Ron Mueck donne des statues hyperréalistes. Une couche de silicone parfait l'illusion. Il y a même de vrais poils et de vrais cheveux. Quant aux vêtements, ils se voient taillés sur mesure, ou plutôt sur démesure. Aucune pièce n'est en effet à échelle humaine. «Cela n'aurait aucun intérêt», assure l'artiste. «Nous croisons déjà assez de gens dans la rue chaque jour.» Le sujets se retrouvent donc miniaturisés, ou alors agrandis à l'extrême. Aucun rapport avec les imitations de la réalité que produisait l'Américain Duane Hanson (1925-1996) dans les grandes années du pop art. Nous sommes ici dans l'univers des voyages de Gulliver... 

Le résultat se révèle fatalement autre. Il existe un constat social désespérant chez Hanson. Mueck transcende. Il s'agit là d'un œuvre purement poétique, ouvert à toutes les interprétations. Aucune provocation comme chez Maurizio Cattelan, qui ne fabrique par ailleurs pas ses sculptures lui-même. A nous, spectateurs, de voir ce que nous inspire cette microscopique femme nue, ployant sous des fagots, ce gigantesque poulet pendu, sobrement intitulé «Nature morte», ou cet homme nu dans un authentique bateau de bois. Des créations bénéficiant ici d'une large zone vide autour d'elles. Il faut dire que l'actuelle exposition ne comporte que neuf réalisations de Mueck. Une bonne chose finalement. Tant d'expositions actuelles souffrent de remplissage... 

Un dernier mot. Quelques semaines seulement après l'ouverture, la manifestation se voyait prolongée. Elle ne s'arrêtera pas le 29 septembre, mais le 27 octobre. «Une décision qui ne nous surprend pas», précise une médiatrice. «Notre première exposition Mueck, en 2006, avait déjà connu un gros succès populaire. Mais rien à voir avec ce qui se passe cette année.»

Pratique

«Ron Mueck», Fondation Cartier, 261, boulevard Raspail, Paris, jusqu'au 27 octobre. Site www.fondation.cartier.com Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 11h à 21h, le mardi jusqu'à 22h. Photo (DR), "Mask II". Une pièce immense et très mince. Un véritable masque, quoi!

 

Mueck? Un ancien du "Muppet Show" et du cinéma

Mais qui est Ron Mueck? Eh bien, l'homme est né en 1958 à Melbourne. Ascendance prometteuse. Son père fabrique des jouets en bois. Sa mère des poupées de chiffon. Ron, qui s'installe à Londres en 1982, commence par le cinéma et la télévision. Il est derrière certaines figurines du «Muppet Show». Il collabore aussi avec Jim Henson pour le film «Labyrinth» en 1986. 

En 1990, l'Australien fonde sa propre boîte. Elle travaille pour la publicité. Mais Ron sculpte déjà. Ses réalisations impressionnent sa belle-mère, qui n'est pas n'importe qui. Il s'agit de Paula Rego. La Portugaise n'est sans doute pas très connue sous nos latitudes. En Angleterre, il sa'git d'une superstar. Et chez elle, n'en parlons pas! Ou plutôt parlons-en. Cascais a dédié à la femme peintre un musée entier, qui a ouvert ses portes en 2009.

Débuts avec le cadavre paternel 

Ron collabore avec Paula pour une pièce en trois dimensions. Elle le présente à Charles Saatschi. En 1997, ce dernier retient le débutant pour le très médiatique «Sensation» à la Royal Academy. Ron y présente «Dead Dad». Il s'agit d'une sculpture représentant le cadavre de papa. On croirait le vrai, si la figurine n'était pas d'une taille aussi réduite. 

La prochaine grande étape se situe en 2001. Une statue de cinq mètres de haut d'un garçonnet accroupi ouvre la Biennale de Venise, à l'Arsenale. Les visiteurs ne parlent que d'elle. L'année d'après, un musée australien achète sa femme enceinte 800.000 dollars du pays. Un record pour un créateur national. En 2005, Jean Clair emprunte un autre de ses géants pour l'exposition à succès «La Mélancolie», au Grand Palais. La Fondation Cartier embraie en 2006 avec une rétrospective.

Introuvable sur le marché 

Depuis, on voit Mueck partout, quand les organisateurs arrivent à obtenir une de ses œuvres. Les collectionneurs, eux, doivent se serrer la ceinture. Rien sur le marché, ou presque. De temps en temps une pièce, une seule chez son galeriste Anthony d'Offay. Mais déjà réservée. On chercherait inutilement Mueck à Art/Basel, où les autres stars du moment (qui, elles, surproduisent) se vendent comme des petits pains. Mueck est moins un commerçant qu'un artiste.

Prochaine chronique le vendredi 12 juillet. L'Ariana de Genève expose "Huit artistes et la terre".

 

 

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