Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Rennes se met sous le signe du Grand Siècle

Je suis rassuré. J'entre dans un "musée vertueux". C'est en tout cas là la manière dont Didier Rykner qualifie le Musée des beaux-arts de Rennes, aujourd'hui dirigé par Anne Dary. Reste à savoir si l'institution bretonne perdra ce qualificatif après l'exposition annoncée pour le 13 juin. Montée avec l'aide du Louvre, de Guimet et des Arts décoratifs de Paris, qui les mettra en contexte, "Le temps du libertinage" proposera les objets érotiques de Christophe-Paul de Robien, dont les collections, formées au XVIIIe siècle, sont à l'origine du musée... 

Pour le moment, deux autres accrochages sont en place. "Dessiner pour créer" couvre le plus d'espace. Il s'agit d'une présentation des meilleures feuilles françaises maison des XVIe et XVIIe siècles. L'autre se voit coproduite avec Nantes, dont le musée reste fermé pour d'importants travaux. "Trois nuits pour une renaissance" marque les cent ans de la redécouverte de Georges de La Tour. Je renvoie cette dernière à un articulet en fin de chronique. Parlons auparavant des dessins avec Guillaume Kazerouni, chargé de leur conservation et de leur étude. 

Quel est Guillaume Kazerouni, le but de cette présentation?
Les dessins italiens du musée, qui comprennent des pièces récemment remises en valeur de Raphaël et de Michel-Ange, sont bien connus depuis les années 1980. Il n'en va pas de même pour le fonds français. Il apparaît pourtant très riche, même s'il comporte des lacunes majeures. Une section s'articule ainsi "autour de Poussin", mais sans Poussin. 

Y a-t-il beaucoup de découvertes?
Oui et non. Quand j'ai fait le même type de présentation au Musée de Grenoble, avant de venir à Rennes, je sortais des dessins inédits l'un après l'autre des cartons. Ce n'est ici pas le cas. Il y a cependant beaucoup de changements d'attribution, notamment pour le XVIe siècle, qui pose en France d'innombrables problèmes, vu les lacunes dans la préservation des œuvres. La connaissance avance. Mais il faut rester prudents. Des noms émergent à peine de l'ombre, grâce aux recherches d'un homme comme Dominique Cordellier. Je citerai celui de Baptiste Pellerin. 

Pourquoi vous arrêter vers 1710?
Le président de Robien, auquel nous devons notre existence, n'était pas un amateur d'art contemporain. Il s'arrêtait avant bien son temps. Les conservateurs du musée ont par la suite favorisé le Grand Siècle, qui représente le point fort de nos collections. Je n'avais pas envie de terminer avec des pièces un peu disparates et souvent plus faibles. 

Quels sont les artistes les mieux représentés?
Avec une politique très ciblée, menée depuis une trentaine d'années, le musée a pu réunir une superbe série d'esquisses de Noël Coypel. La chose s'imposait. Il s'agit du principal décorateur du Parlement de Rennes. Robien avait acheté un seul fonds d'atelier complet. C'est celui de l'artiste qui a terminé le dit Parlement. Louis-Ferdinand Elle se révèle donc admirablement représenté. Cela dit, c'est un artiste qui demeure encore sérieusement à étudier. 

Quels ont été les modes d'acquisitions?
Avant tout des achats. Rennes n'a jamais connu de grand donateur. Plus de 50 dessins français sont ainsi entrés depuis 1995. Avait alors commencé l'entrée progressive des pièces réunies par un amateur, Jean de La Motte de Broöns de Vauvert. L'année dernière, nous sommes parvenus à mettre la main sur des éléments d'une collection se dispersant par à coups, sur le marché de l'art. Sont ainsi entrées des pièces d'artistes très peu connus, comme Claude Simpol. 

Le catalogue reste à paraître.
Effectivement. Nous avons changé d'optique. La simple présentation des quelques 115 feuilles aujourd'hui aux cimaises a fini par nous apparaître limitative. Le livre contiendra, en addendum, tous nos dessins français de l'époque. Pour faire avancer la recherche, il faut rendre les œuvres accessibles et donc publier les photos et nos renseignements.

 

Une exposition dossier pour marquer les cent ans  de la redécouverte de Georges de La Tour 

Décliné sous toutes ses formes, du porte-clefs au timbre poste, "Le nouveau né" de Georges de La Tour (1593-1652) constitue bien la "Joconde" du Musée des beaux-arts de Rennes. Celui-ci présente aujourd'hui un dossier autour de ce tableau phare, accompagné de trois autres toiles du maître lorrain, rendues disponibles par les transformations du Musée des beaux-arts de Nantes. Une gravure d'après une œuvre perdue ou la copie du "Nouveau né" par Maurice Denis accompagnent ces célèbres peintures, ainsi qu'un Gerrit van Honsthorst de Rennes ayant longtemps passé pour relever de l'entourage de La Tour. L'histoire de l'art se refait tous les jours. 

C'est justement cette dernière qui sert pour une fois de prétexte. En 1915, il y a donc bientôt cent ans, Hermann Voss publiait un article fondateur rapprochant les tableaux de Rennes et de Nantes. Ce petit texte a rencontré peu d'échos immédiats. Le livre d'accompagnement parle, en usant un euphémisme, de "relations très tendues" entre la France et l'Allemagne à cette époque. A vrai dire, la redécouverte du Lorrain avait débuté en 1863. Mais l'historien Alexandre Joly n'avait pu produire que des documents d'archives. Il n'avait jamais mis la main sur aucun tableau sûr. Ceux de Nantes sont pourtant signés...

Une chaîne de découvreurs

"Georges de La Tour, Trois nuits pour une renaissance" raconte l'histoire d'une remise en lumière. Elle a passé par de nombreux hommes qui ne se sont pas forcément rencontrés. En 1925, Pierre Landry, un joueur de tennis, achète chez un marchand de l'île Saint-Louis le premier sujet diurne de l'artiste. Il en trouvera un autre en 1942. En 1934, l'exposition de Charles Sterling sur les "peintres de la réalité" fait sensation à Paris. La Tour en constitue la vedette. Et ainsi de suite... En 1993 apparaît un tableau inconnu, dans une petite vente sans catalogue à Drouot. Douze ans plus tard, un dernier (à ce jour) La Tour émerge en Espagne. 

Cosignée par Guillaume Kazerouni, Pierre Rosenberg, Dominique Jacquot (l'excellent conservateur de Strasbourg) ou Adeline Collange, qui se passent le bébé, pour ne pas dire le nouveau né, le livre se lit presque comme un roman. Quant à l'exposition, elle fait briller une facette de plus dans un musée où le XVIIe constitue bien le Grand Siècle.

Pratique

"Dessiner pour créer", "Georges de La Tour, Trois nuit pour une renaissance", Musée des beaux-arts, 20, quai Emile-Zola, Rennes, jusqu'au 17 août. Tél. 00332 23 62 17 45, site www.mbar.org Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 12h et de 14h à 18h, le mardi, horaire continu. Photo (Musée des beaux-arts de Rennes): "Le nouveau né" de Georges de La Tour, bien entendu.

Prochaine chronique le vendredi 30 mai. Paris expose de manière très convaincante Lucio Fontana. Un Fontana pas forcément abstrait...

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