Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Quand Neuchâtel était prussienne

Nous sommes en 1814. Alors que la carte de l'Europe se redessine après la chute de Napoléon, Neuchâtel reçoit une visite. C'est celle de Frédéric-Guillaume III de Prusse. Le roi reprend possession du pays dont il est le prince par union personnelle. Ses sujets n'en éprouvent pas moins un petit pincement. C'est la première fois qu'ils voient un roi de Prusse pour de vrai. Ils sont pourtant liés à la dynastie des Hohenzollern depuis 1707. 

C'est ici que commence l'exposition du Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel intitulée «Sa Majesté en Suisse», et dont l'affiche reproduit un trône tout doré. Il semble permis de s'étonner. Mais il s'agit ici d'une douloureuse relecture de l'Histoire, dont les victimes seraient les visiteurs s'il y en avait beaucoup. La commissaire Elisabeth Crettaz-Stürzel, «aidée par les collaboratrices de l'Institut de l'art et de muséologie de l'Université de Neuchâtel», s'est en effet trituré le plot pour rendre le parcours le plus abscons possible. Et ce ne sont pas les décorateurs Sylvia Krenz et René Schmid qui allaient réparer les dégâts. Ils en ont tant fait que le public ne voit finalement plus rien.

Une belle histoire 

Il y avait pourtant une jolie histoire à raconter, sans prétendre pour autant réinventer la roue. En 1707, Marie de Nemours meurt. Je ne sais pas à quoi ressemblaient les vins de Neuchâtel à l'époque, mais les habitants ont dû en boire beaucoup afin de fêter ça. La vieille dame donnait dans le catholicisme exacerbé, alors que la principauté était protestante. Elle avait en plus des velléités d'absolutisme insupportables. La Française restant sans héritiers, les Neuchâtelois se chargèrent de lui en trouver un. Ce fut le roi de Prusse, qui entra en fonction après un procès. 

L'aristocratie locale avait beaucoup à gagner dans une cour de Berlin francophone. Elle gagna donc beaucoup. En témoignent encore de superbes bâtiments du XVIIIe siècle, dont l'Hôtel de Ville, dessiné par le Bisontin Pâris, l'hôtel particulier d'Alexandre du Peyrou et les belles demeures de la rue du Pommier comme du faubourg de l'Hôpital. Tout cela allait finir en 1806. Napoléon arrache alors Neuchâtel aux Hohenzollern pour le donner au maréchal Berthier.

Canton et principauté à la fois

En 1814, la messe (ou plutôt le culte vu que nous sommes ici chez Guillaume Farel) est presque dite. Neuchâtel va devenir canton suisse. Cependant, par une fiction très Ancien Régime, elle restera aussi principauté prussienne. Il faudra la Révolution du 1er mars 1848 pour trancher le lien. En 1856, les aristocrates se lancent dans la contre-révolution. La Suisse se retrouve au bord de la guerre avec la Prusse. Il faudra une conférence internationale pour calmer les esprits. Elle sera voulue par Napoléon III, qui avait passé sa jeunesse en Argovie, dont il il possédait la nationalité. Le 19 juin 1857, Frédéric-Guillaume IV de Prusse déliera les Neuchâtelois de leur serment de fidélité. 

Avouez que ce n'est tout de même pas mal! Eh bien, de tout ça, il ne demeure pas grand chose au Musée d'art et d'histoire. Certains objets, jugés signifiants, se voient montés en épingle. De graves questions se voient posées, en caressant le sentiment actuel dans le sens du poil. Des marchands d'ici, acoquinés avec des confrères de Berlin, n'auraient-ils pas trempé dans la traite des Noirs, à l'instar du richissime Du Peyrou? A la fin du parcours,les survivants (les visiteurs survivants, donc) peuvent voir une vidéo où l'on demande aux Neuchâtelois actuels en quoi ils se sentent Prussiens. Ils secouent la tête. On peut les comprendre. Tout ça se situe bien loin. N'empêche que ce n'est pas avec une exposition à la fois aussi prétentieuse et aussi ratée qu'on ravivera les mémoires.

Pratique

«Sa Majesté en Suisse», Musée d'art et d'histoire, 1, esplanade Léopold-Robert, Neuchâtel, jusqu'au 6 octobre. Tél. 032 717 79 25, site www.mahn.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Gratuit le mercredi. Catalogue de 352 pages édité par Alphil. Photo: l'affiche!

Prochaine chronique le jeudi 27 juin. La Fondation Barbier-Mueller fait découvrir par livre interposé les îles d'Anir.

 

 

 

 

 

 

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