Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Paris reste la ville du "Fashion Mix"

C'est mathématique. Sur les 164 créateurs ayant défilé à Paris en février 2014 pour les collections de prêt-à-porter, 50 étaient Français. La chose signifie a contrario que 114 d'entre eux étaient soit des étrangers établis en France, soit des gens ayant choisi la ville pour montrer leurs créations. Cela représente plus des deux tiers des participants. Paris a beau avoir laissé la première place à Milan, elle n'en garde pas moins un extraordinaire pouvoir d'attraction. 

La chose méritait de se voir saluée. Elle l'est aujourd'hui, Porte Dorée, dans l'ancien Musée des arts d'Afrique et d'Océanie, aujourd'hui voué à l'Histoire de l'immigration. Un bon et un mauvais choix. Si le thème s'intègre parfaitement au propos, le lieu n'en traîne pas moins des relents de misère, d'exclusion et d'échec social. Surtout aujourd'hui, quand on pense aux «cités». Or, il s'agit ici de raconter des «success stories». Uniquement des triomphes. Il ne sera pas question un instant de tous ceux qui ont tenté leur chance dans la «Ville lumière», et qui n'ont pas réussi à percer.

Worth, l'Anglais qui a tout inventé 

Il faut dire que l'histoire commence, au second étage, par l'homme ayant tout inventé. Génie innovant, l'Anglais Charles Frederick Worth (prononcez «vorte», à la française) a imaginé vers 1850 le système des collections saisonnières, des défilés et des mannequins, qu'il appelait des «sosies». De fournisseur, le couturier devenait d'un seul coup un dictateur. Interdit d'échapper à ses ukases sous peine de devenir pire que ringard: démodé. Des imitateurs n'ont plus eu qu'à s'engouffrer dans la brèche d'une maison dont l'antenne londonienne survivra jusqu'en 1970. On peut dire que John Galliano, aujourd'hui revenu en grâce (1), ou Alexander McQueen, devenu culte depuis son suicide en 2010, sont ses héritiers. Il y avait en Worth une extravagance et une outrance finalement peu françaises. 

Organisé par le Palais Galliera, musée municipal voué à la mode, «Fashion Mix» propose dans une immense salle une triple thématique. Il y a le fil (un mot qui s'impose pour de la couture...) historique, une trame (parfait pour le textile...) thématique et un découpage géographique. Ex-punkette anoblie par la reine, Vivienne Westwood se retrouve ainsi près de Worth. Les Transalpins de tous les temps font bloc autour de la légendaire Elsa Schiaparelli, dont la très xénophobe Coco Chanel se refusait à prononcer le nom, préférant parler de «l'Italienne». Certaines personnalités ont en effet droit à leur chapelle, d'autres restant simplement citées avec une robe ou un manteau. Mais comment nier l'importance cardinale d'un Cristobal Balenciaga, chassé du Pays Basque par la Guerre d'Espagne, ou aujourd'hui d'un Karl Lagerfeld?

Japonais et Belges 

Une césure se produit à mi-parcours. La haute couture cède le pas au prêt-à-porter. Il s'agit parfois d'un laboratoire, d'où sortent des choses apparemment importables. Paris a connu une invasion japonaise avec Kenzo, Miyake, Comme des Garçons ou Yamamoto. C'est aujourd'hui de l'histoire ancienne. Après les boys (il y a moins de filles dans le monde de la mode qu'en 1930!) sortis de Saint Martin de Londres sont en effet venus les transfuges d'Anvers. Il faut aujourd'hui être Belge (et néerlandophone) pour se voir pris au sérieux. La dernière grande exposition du Musée des arts décoratifs se voyait ainsi consacrée à Dries van Noten. L'Italie, qui constitue une plate-forme depuis la fin des années 1930, se révèle en fait plus centrifuge que centripète. Pour Versace, comme jadis pour Valentino ou Mariano Fortuny, il ne s'agit plus que d'assurer une présence à Paris. 

Et la Suisse? Que fait-elle dans cette exposition très réussie, qui propose en plus des vêtements une documentation, contenant souvent des documents liés au permis de séjour ou de travail des couturiers? Pas grand chose. Il n'y a pas eu cet exil contraignant de nobles Russes, dont le prince Yousoupoff (qui avait en 1916 assassiné Raspoutine), à se recycler inopinément. Il n'y a pas eu les hasards de la vie amenant un Main Rousseau Bocher, Américain venu en France pour devenir chanteur d'opéra, à ouvrir une maison bientôt célèbre, Mainbocher.

L'aventure de Robert Piguet

La représentation à la Poste Dorée se limite du coup à un nom. Mais illustre. Il s'agit bien sûr de celui de Robert Piguet, dont la maison des Champs-Elysées était l'une des plus courues de Paris dans les années 1940. Notez que ce fils de notable vaudois, ami de Cocteau comme de Colette, semblait lui aussi voué à un autre destin... Piguet, dont la maison a fermé en 1951 mais dont les parfums existent encore (ah, «Bandit»!), a donc ici sa chapelle. «Fashion Mix» a fait en revanche l'impasse sur le Lausannois Laurent Mercier, qui n'aura tenu qu'un an à la tête de Balmain, au début des années 2000. 

(1) Chassé de Dior après ses propos antisémites, Galliano a retrouvé du travail. Il est depuis 2014 chez Martin Margiela, qu'a abandonné son créateur (Belge, of course!) en 2009.

Pratique 

«Fashion Mix, Modes d'ici, créateurs d'ailleurs», Palais de la Porte Dorée, Musée de l'histoire de l'immigration, 293, avenue Daumesnil, Paris, jusqu'au 31 mai. Tél. 00331 53 59 58 60, site www.palais-portedoree.fr Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 17h30, les samedis et dimanches de 10h à 19h. Photo (Reuter): John Galliano, qui aura travaillé chez Givenchy, Dior et Martin Margiela.

Prochaine chronique le mardi 10 février. Petit tour dans les musées de Winterthour.

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