Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Paris remet Jordaens en lumière

Le peintre n'a pas bonne réputation. Jacques (ou Jacob) Jordaens (1593-1678) passe pour un suiveur. Comprenez par là que l'histoire de l'art lui taille une réputation de rabâcheur, ou pire encore de copieur. La critique occidentale a toujours favorisé l'invention au détriment de l'exécution. Le Flamand traîne en prime des reproches de vulgarité. Que voulez-vous? A l'époque, les mères torchaient leurs enfants alors qu'on restait à table.

Jordaens fait aujourd'hui l'objet d'une spectaculaire exposition au Petit Palais de Paris. Celle-ci tombe doublement bien. D'abord, elle succède dans l'ordre chronologique à celle que le Louvre de Lens vient de consacrer à Pierre-Paul Rubens (1577-1640), chez qui il travailla. Elle comble en plus un vide, même si Bruxelles vient d'évoquer «Jordaens et l'antiquité». Il y a vingt ans que Roger-Adolf d'Hulst, décédé en 1997, signait à Anvers la gigantesque rétrospective consacrée à l'homme pour les 400 ans de sa naissance dans la ville.

Du succès pendant tout une vie

Quand le petit Jacques vient au monde dans une maison nommée «Le Paradis» (en 1593 donc), Anvers domine de sa puissance économique les Pays-Bas. Les plaies laissées par la répression espagnole du calvinisme ont été cautérisées par le commerce. Une bourgeoise prospère passe commande sur commande. Rubens et Van Dyck satisferont avant tout l'aristocratie internationale. Jordaens, qui épouse la fille de son maître Adam van Noort, se mettra à l'écoute de cette demande bien payée. Un portrait précoce, venu du Prado, le montre en famille. Même en tenant compte d'un certain optimisme, il suinte la richesse.

Le succès de Jordaens durera toute sa longue existence. Il va beaucoup produire. Des toiles souvent énormes. Autant dire que le Petit Palais n'évoque que par une esquisse et une vidéo «Le triomphe du prince d'Orange Frédéric-Henri de Nassau». Huit mètres de haut! La surface que cela suppose l'a amené assez vite à constituer un vaste atelier. Plus grand sans doute encore que celui de Rubens. La qualité n'est hélas pas la même. Alors que Rubens supervisait, quand il se trouvait à Anvers, les produits sortis de sa petite usine, Jordaens laissait partir des copies déshonorantes. Elles lui ont fait du tort. Alexis Merle Du Bourg, commissaire avec Maryline Assante di Panzillo, a eu la bonne idée de mettre côte à côte la version autographe d'un tableau et sa pire dérivation d'élève. Un rapprochement édifiant.

Excellent catalogue

Il s'agit là d'une des nombreuses trouvailles de mise en scène pour cette manifestation produite par Christophe Leribault, nouveau patron du Petit Palais (voir notre entretien d'hier). Le visiteur entre dans l'exposition avec une vaste pièce construite en noir et blanc à partir de gravures agrandies. Il y a là des meubles et quelques objets. Il ressortira par un cabinet de curiosités, plein de coquillages dans le goût de l'époque. Entre les deux, les toiles se verront présentées par thème. Les fêtes populaires. Les portraits. La mythologie, débordante de femmes nues aux formes felliniennes. La religion, même si le maître versa sur le tard dans le protestantisme. Quelques espaces montrent enfin les dessins, souvent en couleurs.

Dans ce contexte, la peinture retrouve sa force. L'excellent catalogue confère parallèlement un éclat scientifique à l’entreprise. Les prêteurs seront du coup aussi satisfaits que le public. A voir!

Pratique

«Jacques Jordaens, La gloire d'Anvers», Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris, jusqu'au 19 janvier. Tél.000331 53 43 40 00, site www.petitpalais.paris Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. Photo (DR): L'une des mythologies les plus plantureuses de Jacques Jordaens.

La gravure selon Hieronymus Cock à l'Institut hollandais

C'est un fort beau lieu, qu'on dit aujourd'hui menacé dans son existence. Les Pays-Bas voudraient mettre un terme à l'activité de l'Institut néerlandais, situé à un jeu de pierres (mais on ne jette pas de pierres dans ce quartier) de l’Assemblée nationale. Resterait tout de même la Fondation Custodia, gérée par les fonds privés de la Collection Frits Lugt, vouée aux arts graphiques anciens.

C'est précisément la gravure du XVIe siècle qui fait l'objet d'une exposition quelque peu entassée. Il a fallu placer les 83 numéros, comprenant parfois une suite d'estampes, sur un seul étage, alors que deux étaient prévus à l'origine. Le sujet peut sembler très élitaire. «Hieronymus Cock, La gravure à la Renaissance» illustre le travail d'un éditeur anversois, établi à l'enseigne «Aux quatre Vents». Hieronymus servait à la fois de diffuseur à l'art flamand et de passeur pour les Italiens. A sa mort, en 1570, sa veuve reprit la maison. Elle la fera tourner jusqu'en 1600. L'inventaire après décès de Volcxken Diericx comportait 1600 plaques de cuivre, qui se verront alors mise en vente. La chose explique les impressions tardives.

Ce sont évidemment de sublimes tirages d'origine que propose l'Institut néerlandais. Beaucoup proviennent de la Bibliothèque royale de Belgique. Quelques dessins préparatoires sont inclus dans l'accrochage. Le visiteur peut ainsi découvrir les originaux de trois des «Péchés capitaux» de Bruegel l'Ancien.

Pratique

«Hieromymus Cock, La gravure à la Renaissance», Institut néerlandais, 121, rue de Lille, Paris, jusqu'au 15 décembre. Tél. 00331 53 59 12 40, site www.institutneerlandais.com Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 13h à 19h. Enorme catalogue.

Prochaine chronique le lundi 14 octobre. Le jeune romancier Quentin Mouron décortique le monde littéraire romand dans "La combustion humaine". Entretien.

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