Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Paris fait triompher Keith Haring

Dans les années 1980, on ne voyait que lui et ses lunettes. Keith Haring possédait un statut à mi-chemin entre l'artiste et le people. Ses graffitis, plein de petits bonshommes, de rayons et de cœurs, s'étalaient aussi bien sur les murs, les affiches que le tissu blanc des T-shirt. Il n'y avait pas chez lui, comme chez son ami Jean-Michel Basquiat, le désir d'entrer à terme dans les musées. Avec Haring, qui vivait à 300 à l'heure, tout semblait voué à l'éphémère.

Eh bien non! Mort du sida à 31 ans en 1990, l'Américain refait surface après un court purgatoire. Le Musée d'art moderne de la Ville de Paris lui dédie une énorme rétrospective, cinq ans après celle du MAC de Lyon. Un peu grande même, la dite rétrospective... On peut, à bon droit, se demander si 250 pièces du ludion activiste ne supposent pas beaucoup de redites. Haring, qui promenait son pinceau de New York à Paris en passant par Berlin, ne faisait-il pas toujours un peu la même chose?

Lié à son époque

Formé à Pittsburgh (la ville d'Andy Warhol), puis à New York, Haring reste en fait très lié à à une époque. C'est celle d'un underground à tous les sens du terme. L'homme était quasi né dans le métro, dont il orna durant des années les panneaux publicitaires laissés en noir, juste avant leur recouvrement. Une forme d'art à mi-chemin entre la peinture et le happening. Chacune de ses interventions, très rapidement détruite, se voyait photographiée par Tseng Kwang Chi. Une sorte de documentation. On sait que, détourné de son sens initial, l'ornement de l'instant, le happening s'est très vite voulu pérenne.

Qu'allait donner la réception publique de l'exposition, installée dans le musée dirigé par Fabrice Hergott, un an après le «Robert Crumb» dans les mêmes salles? L'accrochage conçu par Dieter Burkhart et Odile Burluraux serait-il aussi bien reçu que celui sur le dessinateur BD, aujourd'hui présent dans l'Arsenale, à la Biennale de Venise? On pouvait craindre un certain oubli. La gloire tourne aujourd'hui de plus en plus vite.

Pas de vrais tableaux

Surprise, la manifestation cartonne. Le public a tous les âges. Les parents font découvrir aux enfants. Ceux-ci aiment, fatalement. C'est simple, coloré et en apparence joyeux. Je dis bien «en apparence». Très politisé, Haring s'attaque à la violence, l'homophobie et le racisme, si présent encore, juste après la fin de l'apartheid dans les Etats du sud. L'artiste a beaucoup milité à sa manière, comme il s'est dignement distancié du marché de l'art. Pas de vrais tableaux, comme Basquiat ou Warhol. Des traits tracés sur de la tôle, des bâches récupérées, des objets trouvés ou même (mais là, il n'en subsiste bien sûr plus rien) des corps humains.

Haring voulait une expression destinée à tous. Ses collègues l'attaquèrent d'ailleurs quand il fonda Pop Shop en 1986, afin de vendre à bas prix ses produits dérivés. Un artiste exposé en 1982 à la Documenta de Kassel, et en 1986 à la Biennale de Venise, ne s'abaisse pas à ça... Mais c'est ce qui convenait au discours, voulu populaire. Il y a quelque chose de faux quand le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris emprunte un Keith Haring énorme (et d'ailleurs très beau) à Sheika Salama Bint Hamdan al-Nahyan, de la famille royale du Koweit. Un pays féodal, misogyne et homophobe qu'Haring devait par ailleurs abominer.

Pratique

«Keith Haring, The Political Line», Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11, rue du Président-Wilson, jusqu'au 18 août. Tél.00331 53 67 40 00, site www.mam.paris.fr Ouvert tous les jours sauf lundi, de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 22h. Exposition complémentaire au CentQuatre, 5, rue Curial, Ouvert du mardi au dimanche de 13h à 19h30. Flammarion a publié en 2012 le «Journal» de Keith Haring.  Photo (Keith Haring Foundation), "Untitled", 1985.

Prochaine chronique le lundi 5 août. Les exposition d'été à Genève. Eh oui, il y en a!

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