Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Paris fait fête aux corsets d'antan

«Le corps naturel n'existe pas. Il y a en revanche un corps culturel.» C'est Denis Bruna qui nous le dit. Le conservateur au Musée des arts décoratifs de Paris (qui vient de changer de directeur, Olivier Gabet remplaçant Béatrice Salmon) connaît son affaire. C'est lui qui a monté l'exposition «La mécanique des dessous» au département mode. Un département dont l'espace temporaire se révèle aussi rigide que les corsets présentés en ce moment. Il y a toujours les mêmes agencements dans un espace contingenté.

Les salles se contentaient jusqu'ici de la surface des choses. Elles montraient des robes de Cristobal Balenciaga ou de Madeleine Vionnet. L'institution se risquait parfois jusqu'aux plus démocratiques années 1970 ou 1980. Un temps où les dessous ont précisément perdu de leur importance. Les régimes et la chirurgie esthétique ont alors pris le relais des baleines, des tirettes et des lacets. La guêpière, lancée vers 1950 par Christian Dior (son célèbre tailleur «Bar» exigeait un tour de taille de 50 à 52 centimètres!), aura constitué la dernière tentative cohérente d'imposer une silhouette féminine artificiellement galbée.

Des seins qui montent et qui descendent

C'est donc en un temps où les hommes et les femmes se contentent d'un minimum de dessous (quitte à admettre que le 95 pour-cent d'entre eux n'offrent pas les mensurations idéales, on le voit bien cet été...) que les Arts déco nous ramènent au temps des contraintes. Il y a là de terrifiants corsets de fer du XVIe siècle, qui raviront les amateurs de bondage. Des corps aplatissant les poitrines du XVIIIe siècle. Des paniers augmentant vertigineusement l'ampleur des jupes. Au fil des décennies et des vitrines, les seins montent ou descendent. Les culs s'effacent ou prennent une dimension monumentale. Le tout dans les classes aisées, bien sûr. Le corps culturel décrit par Bruna reflète, à tous les sens du terme, un corps social. Il s'agit de montrer qu'une «femme de qualité» ne fait rien de ses dix doigts toute la journée.

Les hommes auraient-ils été épargnés par la mode, qui apparaît selon Bruna quelque part au XIIe siècle? Evidemment pas! Prêté par le Musée des Tissus de Lyon, le mythique pourpoint de Charles de Blois, mort en 1364 et en parfait état (le pourpoint, pas Charles!), forme la première pièce réelle du parcours. Il s'agit d'un habit si matelassé pour changer les proportions de son occupant qu'il tiendrait debout presque tout seul. La chose n'allait pas sans poser à l'époque des problèmes théologiques. De telles modifications n'offensaient-elles pas la création divine? Mais le pieux Moyen Age lui-même pliait devant les modes. Pensez aux gigantesques chaussures à poulaines ou aux hennins surmontant les femmes riches d'énormes métrages de voile!

Serrer la taille au maximum

Répartie sur deux étages, la présentation parcourt les siècles avec des pièces spectaculaires. Ainsi en va-t-il de la robe de mariage en drap d'argent d'une princesse de Brauschweig-Wolfenbüttel avec un Vasa de la famille royale suédoise. L'adolescente de 14 ans avait été laminée pour entrer dedans. C'est en effet souvent la taille qui fait tout le chic, selon les idées de l'époque. Jamais trop serrée. Une idée qui perdurera, avec quelques exceptions. La Révolution ou les années 1920, voulues libertaires, exigeront des tenues fonctionnelles. La reprise en mains passera par le corps, y compris masculin. Baleinés, les dandys de 1830 ou les officiers du Second Empire devaient avoir de la peine à respirer sous leurs vestes. Et il leur fallait en plus monter à cheval!

Le XXe siècle reste un peu le parent pauvre de l'exposition, même s'il est permis de trouver étonnante la collection de corsets prêtée par une Canadienne, Melanie Talkington. Il aurait fallu davantge de fantaisie, à commencer par quelques déclarations de Melanie. Qu'est-ce qui peut pousser une femme, à l'époque où ce genre de sous-vêtements prend des connotations SM, à rassembler toutes ces pièces? Il y a aussi des manques. Si le XVIe siècle vaut au public des fraises de cou, alors qu'il s'agit là de survêtements, et d'énormes braguettes de lansquenets, on a oublié la guêpière et les padding. Mais oui! Vous vous souvenez. Ces structures qui faisaient aux femmes des épaules de déménageurs dans les années 1980.

Sans doute s'agit-il là d'un manque de place. A ce propos, j'ai tout de même une bonne nouvelle. Le Palais Galliera, qui abrite le musée du costume de la Ville de Paris, va rouvrir cet automne après une fermeture pour le moins longue. Il s'agit pourtant là d'une réfection.Vous me direz que, du côté du Musée Picasso, les travaux n'ont pas adopté la vitesse TGV non plus. Ou alors c'est celle du TGV entre Genève et Bellegarde...

Pratique

«La mécanique des dessous», Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli,Paris, jusqu'au 24 novembre. Tél. 00331 44 55 57 50, site www.lesartsdecoratifs.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. Photo (Art décoratifs): la rencontre d'un "corps" des années 1740-1760 avec des paniers datant des années 1770.

Prochaine chronique le jeudi 22 août. Pompidou-Metz présente "Vues d'en haut". 

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