Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Paris a l'amour Braque

Hosanna! Embouchons les trompettes de la renommée. Faisons vibrer les grandes orgues, qui sont comme chacun sait féminines au pluriel. Georges Braque (1882-1963) se retrouve au Grand Palais. L'admiration obligatoire se double d'un vague sentiment de honte. C'est la première fois depuis 1973, année où eut lieu la rétrospective de l'Orangerie, que le peintre se voit ainsi honoré par la France. Il n'y a par ailleurs guère eu grand chose sur le plan international entre-temps. A ma connaissance, la dernière vraie exposition monographique, réservée aux dernières décennies, s'est déroulée à la Royal Academy de Londres en 1997. J'y étais.

Pour compenser, la commissaire Brigitte Léal a fait les choses en grand, pour ne pas dire en gros. Il y a aux murs, parfois serrés comme des sardines (un poisson figurant souvent sur les natures mortes de Braque, il est vrai) environ 240 œuvres. Ajoutez à cela le petit cheni biographique, indispensable à la crédibilité d'une telle entreprise depuis l'ouverture du Centre Pompidou en 1977. Avec les photos, les lettres et les catalogues d'époque, que peu de gens regardent il est vrai, on doit bien arriver à 400 numéros. L'overdose, même si les épouvantables bijoux de la fin demeurent épargnés aux visiteurs.

Des débuts éblouissants

Tout commence très fort. Si les véritables débuts de Braque, fils et petit-fils de peintre en bâtiment (il lui en restera un goût pour le faux marbre et le faux bois) restent inconnus, l'exposition part avec les années fauves. Le jeune Georges se trouve alors à côté de Derain et de Vlaminck, qui semblent devoir dominer la peinture moderne, et de Matisse, qui le fera réellement. Suit la période cézannienne. Cézanne meurt en 1906, laissant beaucoup d'héritiers. Braque est prêt à créer le cubisme avec Picasso. Les deux hommes travaillent dans un compagnonnage que Braque assimilera plus tard joliment à une «cordée de montagne».

Les années 1908 à 1914 se révèlent étourdissantes d'inventions. Les murs du Grand Palais, par ailleurs repeints d'un gris sinistre et éclairés n'importe comment, empilent les chefs-d’œuvre venus de Bâle, de New York ou tout simplement du Centre Pompidou, où beaucoup demeurent dans les caves. Marcelle Braque, la compagne d'une vie (plus de 50 ans ensemble!), a consenti un importantissime don à la France en 1963. Les grands dessins et les collages ne sont bien sûr pas oubliés.

Des "Cheminées" aux "Billards"

Le 2 août 1914, Picasso accompagne Braque mobilisé à la gare d'Avignon. «Et nous ne nous sommes jamais vraiment revus». Laissé pour mort en 1915 sur un champ de bataille, l'artiste est grièvement blessé. Un temps aveugle. Il redémarre difficilement, mais à la française. Le conflit ne laisse pas chez lui de trace picturale profonde comme chez les Allemands Beckmann ou Grosz. Les enjeux ne sont pas politiques, mais picturaux à Paris. Il s’agit de trouver une place dans un milieu marqué par le fameux «retour à l'ordre».

Les premières années 20 se tiennent encore bien. Ce sont celles d'un cubisme assagi, aux couleurs sourdes, pour ne pas dire ternes. Un mur présente ainsi, un peu trop rapprochées, quatre magnifiques versions de «La cheminée». Tout se gâte ensuite progressivement, avec des sursauts comme la série des «Billards» dans les années 1940. Une chose interdite à dire en ce moment à Paris, où les journalistes (qui sont rarement des gens courageux) se contentent de décrire ce qui pourrait leur déplaire, ou de recueillir les propos lénifiants de Brigitte Léal.

Fin catastrophique

Que s'est-il passé? Très simple. Braque est devenu le fer de lance moderne d'une certaine tradition française. Il donne des tableaux faits de modération, de réflexion, de sagesse, de pondération et de bon goût. C'est à la fois raisonné et raisonnable. On voit ce qui l'éloigne désormais de Picasso. Vomi par les surréalistes, Braque constitue ainsi «le patron» pour l'écrivain Jean Paulhan, «le plus grand peintre vivant» selon Nicolas de Staël et l'homme de la «peinture nue» (mais son déshabillée, il n'y a pas plus convenable que du Braque) d'après Alberto Giacometti. Ajoutez à cela une bonne dose d'officialité. Braque représente la France à la première Biennale de Venise d'après-guerre en 1948. Il peint un plafond pour le Louvre en 1952. Il y met des oiseaux, sa nouvelle image de marque. Il y a des volatiles partout dans cette production tardive que l'artiste livre aux marchands Aimé et Marguerite Maeght.

Tout cela apparaît bien sûr désolant. Le dernier étage, qui est un fait un rez-de-chaussée, se révèle pénible à parcourir, d'autant plus que Brigitte Léal (le nom signifie après tout loyal) a tenu à avoir à peu près le même nombre d’œuvres par décennie. Pour une fois absent, Picasso en ressort grandi, On s’était beaucoup moqué, vers 1970, de ses dernières créations. Alors qu'il s'agit avec le Français (alors porté aux nues) d'un art momifié, on n'avait pas compris que l'Espagnol s'offrait, lui, une nouvelle jeunesse.

Pratique

«Georges Braque», Grand Palais, Paris, jusqu'au 6 janvier. Tél. 00331 44 13 17 17, site www.grandpalais.fr Ouvert de 10h à 22h, sauf le dimanche et le lundi, où l'exposition ferme à 20h. Fermé le mardi. Catalogue RMN, 344 pages. Photo (DR) Une grande version des "Oiseaux" de la fin. C'est celle qui sert pour l'affiche.

Que voir à Paris en plus (ou à la place) de Braque?

Il n'y a pas que Braque à Paris, où l'on attend Vallotton et où brillent «Masculin-masculin» à Orsay et «Le printemps de la Renaissance» au Louvre, deux choses que je n'ai pas encore vues. La grande révélation reste le «Jordaens» du Petit Palais, qui fera l'objet d'une prochaine chronique. Il existe ainsi des expositions, en apparence plus modestes, à ne pas manquer. L'originalité gagne souvent à se cacher dans les lieux plus discrets.

Etrusques, un hymne à la vie. Ils ont été très à la mode dans les années 1950 et 1960, comme l'art roman ou les peintres de l'Ecole de Paris. Aujourd'hui, les Etrusques se retrouvent un peu délaissés. On leur préfère les peuples italiotes comme les Sardes et les Iapyges. En attendant la grande rétrospective que le Louvre de Lens annonce pour début décembre sur ce peuple antique italien, peu à peu romanisé vers 300 av. J.-C., voici la présentation du Musée Maillol, où l'on programme tout et n'importe quoi. C'est cette fois plutôt réussi, avec de bons prêts de Rome, Florence ou Ferrare. Reste que le lieu, situé derrière l'admirable fontaine de Grenelle, sculptée sous Louis XV par Bouchardon, est particulièrement ingrat. Jusqu'au 9 février, www.museemaillol.com

Photoquai. C'est une biennale. Une de plus. Fondée en 2007, elle en arrive donc à sa quatrième édition. Vouée à la photographie, elle se déroule dehors, en front de Seine, en face du Musée du Quai Branly. Logique! La participation se voit réservées aux créateurs extra-occidentaux. Les pays rares se voient favorisés. Ce ne sont pas forcément les plus pauvres. Il en va ainsi avec les émirats arabes. Les images sont tirées en grand. Il s'agit de séries. Il y a toujours des révélations. Mon choix personnel de l'année irait vers le pasteur taïwanais Stanley Chung, auteur de spectaculaires portraits en noir et blanc, et vers le Mexicain Alejando Cartagena, qui photographie de haut les journaliers dormant à l'arrière des camionnettes. Jusqu'au 17 novembre, www.photoquai.fr

Soufflot, un architecte dans la lumière. Il est né en 1713. L'architecte se retrouve au Panthéon, qu'il construisit sous le nom d'église Sainte-Geneviève. Le plus gros chantier parisien de la fin du XVIIIe siècle. Un chantier si lent, en raison des caisses vides de l'Etat, que l'édifice sera terminé bien après sa mort. A l'heure où le Panthéon part pour des restaurations budgétées à 100 millions d'euros, voici une superbe exposition montée par Alexandre Gady. Elle passe la carrière en revue. Soufflot fut très actif à Lyon. Il faillit refaire le portique de Saint-Pierre à Genève. Il n'est pas interdit de regarder par ailleurs au Panthéon les grandes décorations peintes vers 1870. L'ensemble est dominé par Puvis de Chavannes, Jean-Paul Laurens et Léon Bonnat. Jusqu'au 24 novembre, www.monuments-nationaux.fr 

Bronzes de la Chine impériale. Des dynasties Shang à celles des Han, autrement dit avant J.-C., les ustensiles de bronze ont tenu un rôle essentiel dans la vie cultuelle chinoise. Laques et céramiques ont ensuite pris le relais. Au Xe siècle, les Song resserrent les boulons en prêchant un retour aux saines traditions. De premières fouilles livrent des œuvres qui se verront parfois copiées et le plus souvent interprétées. Lors de son voyage oriental de 1871-1873, Henri Cernuschi a acquis 1500 bronzes tardifs japonais et chinois, fondus entre le Xe et le XIXe siècle. Aujourd'hui déconsidérés, ils restaient en réserves. En voici une sélection dans son musée, où Christine Shimizu a succédé comme directrice à Gilles Béguin. Le choix tient la rampe. Dommage qu'il y ait si peu de monde! Jusqu'au 19 janvier, www.cernuschi.fr

Prochaine chronique le dimanche 29 septembre. Le "Parcours céramique" à Carouge. Encore une biennale...

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