Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Orsay montre deux francophiles de Nashville

C'est l'histoire d'un rêve américain. Mais attention! D'un songe réalisé. Concrétisé. Coulé dans du bronze. Jusqu'au 18 août, le Musée d'Orsay présente à Paris la collection Marlene et Spencer Hays, restée jusqu'ici inédite. Un ensemble de peintures françaises de la fin du XIXe siècle, axé sur Bonnard et Vuillard. Il y a là environ 80 pièces, présentées sous les toits avec quelques éléments mobiliers. Il s'agit de montrer que le couple vit «à la française» sous des cieux exotiques. Les Hays sont en effet de purs Américains. 

Marlene et Spencer se connaissent depuis longtemps. Comme le racontait le Texan au quotidien «Le Parisien», ils avaient dix-neuf ans quand ils se sont mariés à Gainsville. C'était en 1956. Il vendait des livres de cuisine de porte en porte. «Puis j'ai racheté la société, et j'en ai fondé d'autres.» Les entreprises se situent aujourd'hui dans la vente directe de livres et le domaine textile, avec un département de confection sur mesure. Ce qui explique peut-être l'élégance à l'ancienne de Spencer.

Une passion pour Paris 

Dans le catalogue, leur ami Guy Cogeval, directeur du Musée d'Orsay, insiste sur les débuts modeste. Aucune connaissance artistique au départ. Les Hays n'étaient même pas allés voir le plus proche musée important, à Dallas. C'est Marlene qui a senti la première un petit frisson. Son mari a été horrifié par le prix des «images». Puis il a craqué. Il se sont mis aux impressionnistes américains, «un peu comme les gens que nous connaissions.» Un premier voyage à Paris, en 1971, les a bouleversés. Ils ont adoré la ville. El la peinture nabi dans la foulée... 

S'ils restent modestes, les Hays semblent aujourd'hui très riches. En témoignent les œuvres, dont certaines se révèlent vraiment importantes. On pense aux «Jardins public» de Vuillard ou à son «Fillettes se promenant». A «La fleur rouge» d'Odilon Redon. Au «Petit déjeuner après le bain» de Degas. Mais il y a aussi les résidences, documentées à Orsay en photos géantes. A Nashville, leur quartier général, les Hays ont fait copier l'hôtel de Noirmoutier de la rue de Grenelle, chef-d’œuvre de d'époque Louis XVI. Leur immense appartement new-yorkais de Park Avenue, décoré par Renzo Mongiardino, semble se situer en bord de Seine.

Transplantations 

Cette manière d'oser de telles transplantations architecturale estomaque. On la croyait totalement révolue. C'était avant 1914 que les Vanderbilt se lançaient dans des Trianons à Newport et qu'Isabella Gardner commandait un palais vénitien pour Boston. Les demeures XVIIIe, pleines de guéridons, de bibelots et de portraits de femmes par Nattier ou Reynolds, semblaient avoir disparu dans les années 60. La vague moderniste avait été leur tsunami. Plus personne ne vivait apparemment dans de tels décors. Alors, en faire construire de toutes pièces... 

J'ignore si les Hays, millionnaires francophiles, se voient comme des dissidents. Des rebelles au nouveau bon goût officiel. Parents de deux filles, grands-parents de six enfants, ils accroissent chaque année leur collection, que Spencer regarde «au moins quarante-cinq minutes par jour». Devenu habitué des musées, «vu que je joue pas au golf, que je ne pêche pas et que n'ai pas de yacht», le septuagénaire a même élargi ses curiosités. Un immense tableau misérabiliste de Fernand Pelez est ainsi entré dans la collection en 2011. En 2013, cela a été le tour du nabi hongrois Joszef Rippl-Rónai. Des achats plus audacieux.

Deux parties et deux logiques 

Présenté en deux parties, cet ensemble répond aussi à deux logiques. Il y a la grande peinture et nombre de tableaux anecdotiques sur la vie parisienne à la Belle Epoque. Les élégantes d Helleu. Les petites dames de Jean Béraud. Les scènes sociales croquées par Forain. Ce sont là des cartes postales. D'après les photos, il en a plein les murs. Mais que voulez-vous? A Nashville, la ville d'Elvis Presley, ont reste tout de même très loin de Paris... 

Les journalistes français se sont bien sûr interrogés sur le futur de la collection. Finira-t-elle à Orsay, qui constitue pur le couple «le plus beau musée du monde»? Les Hays considèrent Guy Cogeval comme un ami. Il faut dire que le directeur, dont on dit le caractère parfois difficile, n'est pas n'importe qui. Mais qui sait? Une seule chose sûre. Aucun musée ne portera jamais le nom de Hays. «Ce serait tout de même très prétentieux.»

Pratique

«La Collection Marlene et Spencer Hays, Une passion française», Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d'Honneur, tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche, de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45. Photo Spencer Hays devant un Vuillard (AFP).

Prochaine chronique le vendredi 19 juillet. Le 7e Art a cent ans en 2013. Mais oui!

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