Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Orsay met le nu masculin au pluriel

Les bonnes idées sont dans l'air. Autant dire que chacun les respire. L'an dernier, le Museum Leopold de Vienne proposait «Nackte Männer». Il s'agissait de montrer l'image de l'homme nu dans l'art depuis 1800. Pour les époques antérieures, il y aurait eu trop de travail. Il suffit de lever un œil dans un palais de la Renaissance italienne. Il rencontre des culs masculins partout. Et l'avant s'y montre en toute fierté, même si les érections demeurent rarement de mise.

Le Leopold avait habilement prévu les choses. Signée Pierre et Gilles, l'affiche montrait trois footballeurs entièrement nus. Scandale dans cette ville en forme de bénitier. Puis censure. Les trois zigounettes se voyaient barrées de noir, après un déluge médiatique. Les artistes contemporains y allaient alors de leurs protestations. Nouveaux articles de presse. Autant dire que le public courrait dans le musée (200.000 visiteurs, c'est beaucoup pour Vienne), qui organisait des soirées naturistes.

Cinq modèles d'affiche dans le métro

Pour Orsay, Guy Cogeval a repris le concept, un peu comme on ouvre un salon de coiffure en franchise. Le propos reste le même, mais les œuvres ont presque toutes changé. Il y en a environ 200, mélangées par thèmes. La publicité est ici restée plus que décente. L'abondance a remplacé l'audace. Cinq modèles de placard dans le métro, un lieu où l'affichage s'est toujours révélé particulièrement pudibond! Du jamais vu, mais les cinq hommes se retrouvent dans une position suffisamment contorsionnée pour qu'aucune quéquette ne dépasse. Pensons aux enfants...

Ouverte fin septembre, l'exposition connaît une jolie fréquentation. Pour tout dire, à certains endroits, on s'y écrase comme pour «L'ange du bizarre» récemment proposé dans les mêmes espaces aux formes impossibles. La critique s'est pourtant révélée désastreuse. Confus! Profus! Touffu! Le papier le plus désagréable est venu du «Monde». Il faut dire qu'il est signé par Philippe Dagen, un habitué des aigreurs d'estomac. Tout le choque, et avant tout la place faite aux peintres académiques, et ceci au détriment de ses chers avant-gardistes. Le critique se rend mal compte que, s'il demeure prescripteur et donc suivi, il n'en devient pas moins le «vieux con» (comprenez par là le mainteneur de traditions sclérosées) d'un journalisme français pourtant riche en la matière.

Absence de discours réel

Certes, le discours reste peu clair. Pour tout dire, il n'y en a presque pas. Tout débute par un préambule. Nous sommes au XVIIe siècle. Le nu viril a droit de cité partout, à commencer dans la religion où l'on se fait rarement martyriser habillé quand on est un homme (pour une femme, c'est le contraire). Le public a droit à des œuvres admirables de Georges de La Tour, Guido Reni et Pierre Mignard. Ensuite, c'est le grand brassage des cartes. La répartition procède plus ou moins par sujets, du sport à la peinture sacrée. En réalité, tableaux et sculptures se regroupent par typologie. Et plus si affinités. L’homo-érotisme se retrouve en effet présent, même si les artistes n'y avaient de loin pas tous pensé à l'époque. Il suffit ici d'évoquer "Le sommeil d'Endymion" (1791), promu depuis quelques décennies icône gay.

Beaucoup de tableaux académiques se retrouvent aux murs des salles, joliment et sobrement remodelées pour l'occasion. Bouguereau peut ainsi faire face à Ron Mueck sous l’œil de Léon Bonnat. L'histoire de l'art est en train de se récrire. Il y a aussi de la sculpture. Le face à face musclé entre Antoine Bourdelle et Arno Brecker a évidemment choqué. Il faudrait encore et toujours écrire que le second, disciple dévoyé de Maillol, fut l'artiste préféré d'Hitler. Dans la photo, ce sont Pierre et Gilles qui créent le mouvement d'humeur. En quel honneur sept pièces d'eux, dont un triptyque appartenant à François Pinault? Pourquoi en revanche si peu de Mapplethorpe, qui a fini par montrer son corps souffrant, et aucun John Coplans (1920-2003), qui étalait sa décrépitude? Et dans l'ensemble, soyons politiquement corrects, pour quel motif si peu d'artistes femmes?

Tableaux magnifiques

La réponse est simple. Guy Cogeval et sa petite équipe (pas forcément masculine) ont opéré des choix. Le sujet se révèle immense. Et il y a là de superbes tableaux, de Gustave Moreau à l'inconnu Desmarais en passant par David, Georges Desvallières, Léon Bénouville ou Egon Schiele. Le public pourra décourir les parties intimes du comédien Leigh Bowery par Lucian Freud, un équivalent mâle de "L'origine du monde" de Courbet. Pour ce qui est des photographes, nous nous retrouvons effectivement dans le milieu gay. George Platte-Lynes succède à Von Gloeden et anticipe Herbert List, Raymond Voinquel ou Cecil Beaton.

Nous voici donc avec eux dans le "spécialisé". Un genre où l'exposition, vendue comme s'il s'agissait de pure pornographie, s'avance en réalité avec une prudence de Sioux. Un carton invite d'ailleurs dans l'une des ultimes salles les jeunes visiteurs à ne pas trop regarder. Il y a pourtant pas de quoi les effaroucher. Par rapport à ce que l'on voit sur des centaines, que dis-je des milliers, de sites internet accessibles en libre-service, c'est du pipi de minet. Notez qu'il y a tout de même une pirouette finale. S'il manque à "Masculin masculin" le célèbre Gustave Caillebotte impressionniste montrant un homme sortant de sa baignoire, une œuvre si osée qu'elle figurait à l'époque dans une salle interdite aux dames, il y a "L'Ecole de Platon" du Belge Jean Delville (1898).

Un Christ gay

Et que voit-on sur cette immense toile, qui clôt l'exposition? Un Platon aux allures de Christ parlant à ses élèves, jeunes, nus et enlacés. Ces disciples sont au nombre de douze. Nous sommes en plein blasphème. L'Etat français, qui acheta l'oeuvre en 1900, ne l'avait pas remarqué. Pas plus apparemment que les critiques français. Ils parlent de découverte, sans mentionner le christianisme. "L'Ecole de Platon" est pourtant accrochée en permanence dans les salles du musée depuis son ouverture en 1986.

Pratique

"Masculin, masculin", Musée d'Orsay, place de la Légion d'honneur, Paris, jusqu'au 2 janvier. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 22h. Catalogue en forme d'album photos. Très peu de texte. Photo (Musée d'Orsay). "Apollon et Hyacinthe", une mythologie de Broc remontant à 1800. L'artiste demeurait oublié, jusqu'à ce que le Louvre ressorte et restaure "L'Ecole d'Apelle". Elle se trouve aujourd'hui au-dessus des "Sabines" de David.

Prochaine chronique le mardi 8 octobre. Avec "L'art de tatouer", Valérie Rolle donne un énorme livre (édité à Paris par le Ministère de la Culture!) sur les pratiques en Suisse romande.

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