Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Odilon Redon avec sans couleurs à Bâle

C'est une réalité. A moins de se comporter comme la Fondation Gianadda, qui accorde à certains peintres une seconde rétrospective (Erni, de Stael, Szafran...), celle créée par Ernst et Hildy Beyeler doit changer d'époque. Les classiques modernes ont tous été traités. Il faut aller soit en amont, soit en aval. Le musée privé bâlois tente en ce moment le grand écart . Il propose jusqu'au 27 avril, au sous-sol, des œuvres latino-américaines de la Fondation Daros. Une exposition qui tient du renvoi d'ascenseur (il faut d'ailleurs en prendre un pour descendre!), et dont il n'y a pas grand chose à dire. Les vrais projecteurs sont braqués sur Odilon Redon. Enfin, si j'ose dire... Il a fallu tamiser les lumières pour que l’œuvre du grand dessinateur et pastelliste ne prenne pas le soleil. 

Odilon Redon (1840-1916) est l'exact contemporain des impressionnistes. Nulle trace pourtant chez lui de ce goût petit-bourgeois pour les enfants mangeant leur bouillie, les jardins fleuris et les petites dames tenant une ombrelle. Par son inspiration sacrée au sens large du terme (Bouddha tient autant de place que le Christ) et ses références mythologiques, l'homme se situerait plutôt du côté des  académiques. "Le char d'Apollon", qui traverse ses dernières peintures, renvoie aussi bien à Delacroix qu'à Tiepolo ou aux décorateurs de Versailles.

Un père du symbolisme et du surréalisme

Né à Bordeaux dans une famille aisée, Redon n'a pourtant cessé d'innover. Formé par le graveur Rodolphe Bresdin (1822-1885), l'un de premiers "artistes maudits", le provincial a ainsi commencé par une étonnante série de "noirs". Entendez par là des fusains sur papier et des lithographies. Les motifs traités sont inédits à l'époque. Il y a là des têtes coupées, des yeux perdus dans l'espace, des hommes portant des dés ou se changeant en cactus. La suite d'estampes de 1879 intitulée "Dans le rêve" ne fait pas qu'anticiper le symbolisme. Elle porte en germe un surréalisme qui mettra un demi siècle à éclore. 

Travaillant pour un cercle d'avant-garde intellectuel, Redon range cependant ses crayons vers 1890. Il devient dès lors l'homme de la couleur la plus éclatante. Ses bouquets de fleurs, sujet terriblement galvaudé, deviennent du coup des incendies. Littérature (Ophélie...) et fable (Pandore...) se retrouvent prises dans un délire bariolé. Le ton reste paradoxalement le même. Il n'existe pas deux Redon successifs. L'un découle de l'autre en dépit des différences apparentes, comme le Technicolor a peu à peu pris la place du "silver screen" des années 30 et 40.

Accrochage pour le moins aéré

Père de tout un pan de l'art moderne, comme ces deux autres indépendants qu'étaient ses contemporains Gustave Moreau et Pierre Puvis de Chavannes, Redon a déjà fait l'objet de nombreux hommages. Le dernier important en date, organisé par le Grand Palais de Paris en 2011, se révélait particulièrement somptueux. Un étage de noirs. Un autre de couleurs. Organisée par Rodolphe Rapetti et reprise par le Musée Fabre de Montpellier, l'exposition avait connu un injuste échec public. C'est pourquoi Raphaël Bouvier, l'homme à tout faire de la Fondation Beyeler (il est vraiment partout!) a plutôt pris le parti de l'huile et du pastel. C'est tout de même plus facile pour les visiteurs, avides quoiqu'ils en disent de jolie images. 

L'ensemble tient sur neuf salles, mais il ne faut pas se fier au nombre. La nouvelle politique de la Fondation Beyeler est d'accrocher le plus lâche possible. Non loin de là, dans la collection, on en arrive à installer une seule "Cathédrale de Rouen" de Monet sur un mur de près de vingt mètres de long. Dans l'exposition Redon, il ne faut donc pas s'étonner de voir bien davantage de cimaises que de peintures. Un Redon, sauf dans les décorations exécutées pour le château de Domercy, et empruntées au Musée d'Orsay, c'est petit, voire tout petit.

Nouvelle présentation semi-permanente 

Pour le moins aéré, l'ensemble tient cependant grâce à l'usage de fonds violet foncé ou jaune clair. Les cadres ne flottent pas trop. La vision donnée de l'artiste séduit. Ce n'est pas la meilleure possible, certes, mais il y a là des œuvres phares, parfois venues de collections privées et publiques suisses (Bâle, Zurich, Winterthour...). Pourquoi bouder son plaisir, d'autant plus que le nouvel accrochage semi-permanent réserve de bonnes surprises? On a ressorti Anselm Kiefer, Fernand Léger et Mark Rothko. C'est qu'elle énorme, la collection propre du musée...

Pratique

"Odilon Redon", Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Bâle/Riehen, jusqu'au 18 mai. Tél.061 645 97 20, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h. Guy Cogeval, directeur du musée d'Orsay, qu'on entend trop peu, donnera une conférence sur Redon le 16 avril à 18h30. Photo (Fondation Beyeler): "Papillons" dOdilon Redon. vers 1910.

Prochaine chronique le mardi 4 mars. Markus Raetz le Bernois revient à Berne avant Vevey et le Tessin. Logique...

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