Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Milan tourne autour de Jackson Pollock

Milan a connu, on ne sait trop pourquoi, un "automne américain" fin 2013. Les pays et les grandes villes aiment à faire défiler la Planète chez eux. C'est gentil et rassurant. La France a naguère ainsi célébré son année "Arménie, mon amie". Que d'opportunisme... 

De cette saison, il subsiste au Palazzo Reale l'exposition "Jackson Pollock et les Irascibles". Une assez somptueuse chose, reçue en paquet ficelé, du Withney Museum de New York. On connaît l'institution, du moins de nom. Fondé en 1931 par Gertrude Vanderbilt Withney, une dame qui conservait de solides moyens financiers en dépit de la Crise de 1929, le musée arrivait dans la cité deux ans après le Museum of Modern Art. Le propos se révélait autre. Il s'agissait de faire une place à la production états-unienne, en un temps où l'Europe restait hégémonique.

Au départ, une lettre adressée au "Met" 

L'affaire racontée par le Palazzo Reale touche pourtant le Metropolitan Museum of Art. Roland L. Redmond préparait en 1950, alors que New York se révélait en plein boom créatif, un grand panorama de la création nationale. Il semblait évident que les tendances novatrices s'en verraient exclues. Le mot "expressionnisme abstrait" était pourtant né dès 1946. Un certain nombre de peintres ont donc pris leur plume, à l'instigation de Barnett Newman. Ils ont envoyé le 20 mai une lettre, reprise le 22 par le "New York Times". Ils s'indignaient. D'où leur réputation d'irascibles. 

Les signataires ne formaient pas un groupe uni. Loin de là. Autour de Pollock, 38 ans, qu'avait proposé dans sa galerie Peggy Guggenheim depuis 1942 , les lecteurs retrouvaient Newman, bien sûr, mais aussi Mark Rothko, Ad Reinhardt, Helen Frankenthaler, Clifford Still, Franz Kline et d'autres valeurs aujourd'hui reconnues. Il y avait aussi là des gens dont la réputation demeurera plus modeste. Citons Theodoros Stamos, Fritz Bultman ou Hedda Sterne, qui vient de mourir à 100 ans.

Une photo historique du groupe 

On l'aura compris. Il s'agissait là moins d'un mouvement que d'un agrégat d'électrons libres. Plusieurs générations se voyaient représentées. Il y avait des émigrés européens (comme de Kooning...) et des Américains bon teint (Philip Guston, Sam Francis...) Tout au bout de la liste, parmi les sculpteurs, parmi les sculpteurs "en accord", se trouvait même une certaine Louise Bourgeois, alors inconnue. Mais l'avenir n'était pas plus écrit qu'il ne le sera, quelques mois plus tard, quand Nina Leen prendra l'historique photo des membres les plus éminents du groupe pour "Life". Un journal à l'influence capitale. Mark Tobey ignorait alors sans doute qu'il passerait le reste de sa vie à Bâle, où il disparaîtra en 1976, et que sa galeriste serait une certaine Alice Pauli! 

Il s'agissait d'illustrer tout ça. Avec une cinquantaine d’œuvres, parfois de très grand format, envoyées par le Withney, la présentation sur fond noir respecte le vedettariat. Montée par Luca Beatrice et Carter E. Foster, l'exposition ouvre donc sur Pollock, avec dessins, tableaux, photos. C'est très bien fait. Il se révèle bien sûr fort d'accrocher "Numéro 27" de 1950 en face du film où Hans Namuth montre l'artiste exécutant "Numéro 27". Comme dans "Le mystère Picasso" de Clouzot, le public assiste à toutes les étapes. Dommage que Namuth tienne si mal sa caméra...

Un seul sculpteur

Pour la suite, le star system met en valeur Franz Kline (qui n'a sauf erreur pas eu de grande rétrospective européenne ces dernières années), Ad Reinhardt, Willem de Kooning, Newman et Rothko. Avec des pièces majeures. Un seul sculpteur se voit représenté. C'est David Smith, à qui Beaubourg a réservé un bel hommage il y a quelques années. Les artistes moins célèbres se voient présents avec une seule pièce. C'est parfois dommage. Soyons cependant justes, et donc méchants. Il ne suffisait pas de se dire irascible pour manifester un talent majeur. De l'Hans Hofmann ou du Jack Tworkov, ce n'est apparemment pas très bon... 

Aérée, bien expliquée, l'exposition possède en fait le bon format. Et ce, même si les visiteurs auraient préféré davantage de Pollock, le "James Dean de la peinture". Un James Dean très imbibé, mort lui aussi dans un accident automobile en 1956. Mais vous comprendrez qu'au prix où sont sont aujourd'hui assurés ses "drippings" (peinture par coulées, lancées sur une toile posée par terre) on soit allé à l'essentiel.

Pratique

"Pollock e gli irascibili", Palazzo Reale, 12, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 16 février. Site artpalazzoreale.it Ouvert lundi de 14h30 à 19h30, les autres jours de 9h30 à 19h30, jeudi et samedi jusqu'à 22h30. Photo (Withney Museum): Le très historique "Number 27" de Jackson Pollock (1950), que le visiteur voit à côté du film montrant sa réalisation.

Prochaine chronique le samedi 18 janvier. Comment fonctionne un fonds en achats d'oeuvres d'art? Rencontre avec un grand manitou international.

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