Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Milan présente Manzoni et ses merdes d'artiste

Attention! Un Manzoni peut en cacher un autre. Depuis le XIXe siècle, l'Italie s'enorgueillit d'Alessandro Manzoni, le romancier d'"I promessi sposi" (Les fiancés, 1840-1842), classique d'entre les classiques littéraires. Mais il existe aussi Piero Manzoni, dont le Palazzo Reale de Milan retrace en ce moment la fulgurante carrière. L'artiste est en effet mort en février 1963, alors qu'il avait 29 ans. Attaque cérébrale. 

Classé parmi les minimaux, Manzoni constitue un typique produit de l'Italie des années 1950, si sûre d'elle-même après le fameux "boom" économique. Le débutant avait bien commencé. Sa famille connaissait Lucio Fontana. L'Italo-Argentin, à qui le Musée d'art moderne de la Ville de Paris consacre en ce moment une superbe rétrospective, était un voisin de vacances. Mais Piero appartient à une nouvelle génération, autrement plus radicale. Il va en quelques années tout remettre en question. On peut se demander quelle direction l'homme aurait adopté après 1963. Il a en effet pratiqué une véritable politique de la terre brûlée.

Des débuts presque classiques 

Tout commence pourtant de manière classique, si l'on peut dire. Manzoni peint. Il donne ainsi des toiles devenues très sombres (mais sans doute l'étaient-elles déjà un peu à l'époque). Le thème général a quelque chose de post-atomique. En 1957, leur auteur rencontre Yves Klein, dont les démarches le fascinent. Klein, c'est bleu. Manzoni, ce sera blanc. Naît ainsi la série des "Achromes". Comme le nom l'indique, il s'agit là de simples toiles. Elles comportent encore des effets esthétiques. Le plissé du tissu se révèle sculptural. Il est maintenu par une dure couche de kaolin, conférant aux œuvres un air de porcelaines. Il s'agit là de l'aspect devenu le plus populaire de Manzoni. 

L'idée d'achrome va cependant se décliner dans des matières plus triviales. Il y le coton hydrophile, autrement dit la ouate. Notons aussi la fourrure synthétique. Et puis Manzoni, pour qui doit aller très vite dans un univers artistique italien devenu explosif, passe à d'autres choses. Il les montre notamment dans sa galerie Azimut, qui se double d'une revue "Azimuth". Citons les lignes sur papier, qui peuvent dépasser le kilomètre. Elles se voient glissées sous forme de rouleaux dans des étuis dûment authentifiés. Manzoni voit son œuvre comme un produit à commercialiser. Il (œuvre est dans ce cas masculin) ne possède autrement ni sujet, ni but, ni justification. "Il n'y a rien à dire. Il y a juste à être et à vivre."

De petites boîtes numérotées 

Manzoni en arrive ainsi à la provocation pour laquelle il se voit toujours cité. Il va lancer sur le marché des petites boîtes rondes, numérotées. Chacune d'elle contient une "merde d'artiste". Trente grammes exactement, facturés au client le prix exact de l'or. L'actuelle exposition au Palazzo Reale en comporte bien sûr un certain nombre d'exemplaires, laborieusement recueillis par les commissaires Flamino Gualdoni et Rosalia Pasqualino di Marineo. "Il nous a été très difficile de les faire sortir des collections privées", a expliqué le duo à la presse. "Nous y sommes parvenus, mais nous pensons que refaire une autre rétrospective Manzoni de cette importance sera impossible." 

Dans quelques salles de l'immense palais, tout près du Duomo, il y a en effet 130 pièces. Le public notera que nombre d'entre elles appartiennent à Miuccia Prada. On ne peut pas dire que la présentation de cette manifestation finalement courte (deux mois) ait bénéficié de trop de soins. Il faut dire que cette création se situe aux antipodes d'un cadre aussi historique. D'où une impression de hiatus et d'incohérence.

Un passeur entre l'Italie et le nord de l'Europe 

Mais peut-être Manzoni aurait-il après tout apprécié ce caractère un peu brouillon. L'aspect révérenciel de cet hommage aurait sans doute également amusé cet iconoclaste, qui assurait une sorte de pont entre Milan, Copenhague, Rotterdam Düsseldorf et Bruxelles. C'est un peu comme quand on voit sacraliser un peu partout Marcel Duchamp. Il y a là quelque chose d'incongru. Ou alors de plus dévastateur encore. Qui sait...

Pratique

"Piero Manzoni", Palazzo Reale, 12, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 2 juin. Site www.mostramanzoni.it (on lira aussi avec profit le site de la Fondation Manzoni, grande prêteuse, www.pieromanzoni.org) Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, du mardi au dimanche de 9h30 à 19h30, le jeudi et le samedi jusqu’à 22h30.  Photo (DR): Trois merdes d'artiste, vendues à l'époque au prix de l'or.

Prochaine chronique le vendredi 16 mai. Du côté d'Art en Vieille Ville. Un petit choix.

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