Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Metz joue sur les "Formes simples"

Il existe des malentendus. Tenez! Une de mes amies se montrait très critique à propos de l'exposition "Formes simples", qui dure depuis déjà quelques mois au Centre Pompidou-Metz. "C'est très beau. Très bien présenté. Très intelligent. Je trouve pourtant que le public manque d'explications. Rien n'est dit sur leur évolution." 

Vous l'avez pourtant compris. La caractéristique des formes simples est précisément de ne jamais changer. Un rond reste un rond. Une boule demeure une boule. Un carré possède forcément quatre côtés égaux. Les millénaires n'y changent rien. Les distances non plus. Or le commissaire Jean de Loisy, par ailleurs président du Palais de Tokyo à Paris depuis 2011, brasse ici allègrement les siècles et les continents. Quand il n'est pas dans la préhistoire, le visiteur se retrouve au Japon médiéval ou parmi les créations les plus contemporaines. Certaines pièces (comme l'installation optique du Danois Olafur Eliasson) ont été commandées pour cette exposition de super-luxe, permise par le mécénat d'Hermès.

Perfection un peu froide

Il faut tout de suite dissiper une équivoque. "Formes simples" ne signifie pas formes frustes, ou primitives. Ces formes exigent non seulement une grande technicité, mais une aptitude à conceptualiser. L'historien de l'art autrichien Aloïs Riegl (1858-1905) l'a démontré en beaucoup de pages. La figuration précède l'abstraction. Il faut être capable de reproduire avant de théoriser. La manifestation, qui regroupe 200 œuvres, donne ainsi une impression de perfection un peu froide. La géométrie n'a jamais rien possédé de très chaleureux. 

Tout commence, dans un parcours en dix-sept étapes, par une salle insolite. Une vitrine abrite, à côté d'une sculpture vaguement anthropomorphe venue de la Polynésie du XIXe siècle, des esquisses de Rodin et de Medardo Rosso. Elle se trouve devant une série de photos signées Sugimoto. Dans ces images en noir et blanc, le ciel se confond presque avec la mer. Il s'agit ici de dire l'émergence de la forme. Vient ensuite la plus ronde d'entre elles, la Lune. Le public la retrouve stylisée sur un pyramidion (haut d'obélisque) pharaonique comme dans des vidéos du Coréen Nam June Paik. Le processus est enclenché. Ce sera le grand brassage sous le signe du contenant, de la coupure (avec des tableaux de Fontana comme les silex paléolithiques) ou des constructions mathématiques.

Une longue césure occidentale

L'observateur le notera vite. A part pour les objets scientifiques, il existe une énorme césure entre l'Antiquité pré-classique et l'art du XXe siècle. Du moins en Occident. Pas grand chose entre une "idole" des Cyclades, vieille de plus de trois mille ans, et une "Muse endormie" réalisée vers 1920 par Brancusi. Ou alors, la rencontre s'effectue par la bande. De "La Mélancolie" gravée par Dürer en 1514, le polyèdre, qui en occupe une petite surface, peut ressurgir en vedette chez le Giacometti des années 1930. On pourrait ici parler d'épure. 

Il se monte beaucoup d'expositions chaque année. Trop, sans doute. La plupart d'entre elles tient au désir d'animer une institution à une époque où le public fuit les présentations permanentes. "Formes simples", dont l'élaboration a duré trois ans, fait partie de celles (finalement rares) ouvrant l'esprit. Elle marque aussi, après "1917" ou "Vu d'en haut", la fin de l'ère de Laurent Le Bon à la tête de l'antenne beaubourgeoise à Metz. Le directeur l'a inaugurée le 12 juin 2014. Le 13, il prenait ses fonctions à la tête du Musée Picasso de Paris, où il a été appelé en pompier.

Antithèse possible 

Il faudra voir la suite dans un lieu qui offre également (jusqu'au 2 mars 2015) l'ennuyeux "La Décennie 1984-1999" et (jusqu'en 2016) "Phares". Une sélection d’œuvres de grande taille (Delaunay, Stella, Picasso, Miró...), venues de la maison mère. Une sorte d'"Art unlimited" à la "Art/Basel" marquant le désir de "muséifier" Metz. Notons au passage que le choix de pièces gigantesques n'est pas dû au hasard. Il faut bien remplir l'immense nef (une vingtaine de mètres de haut!), absurdement imaginée par l'architecte Shigeru Ban... 

Un dernier mot. Il serait bien sûr possible d'imaginer l'exposition antithétique à celle dont je vous parle. Elle pourrait s'intituler "Formes compliquées". De la Nouvelle-Irlande aux vases italiotes antiques de Canosa en passant par le rococo germanique et l'art brut, la tentation du baroque semble aussi universelle que celle de l'élémentaire. On pourrait même parler de bipolarité. Trop de simplicité peut lasser...

Pratique 

"Formes simples", Pompidou-Metz, 1, place des Droits de l'Homme, Metz, jusqu'au 5 novembre. Tél. 0033387 15 39 39, site www.centrepompidou-metz.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 18h, de 10h à 20h le samedi, de 10h à 18h le dimanche. Prévoir une doudoune. On gèle dans certaines parties du Centre, dont l'immense hall traversant tous les étages. Le catalogue de Jean de Loisy se révèle d'une lecture pour le moins difficile. Photo (Centre Pompidou/Maïlis Celeux-Lanval): Une sculpture du Suisse Max Bill. Ses rubans de pierre avaient leur place parmi les "Formes simples".

Prochaine chronique le jeudi 9 octobre. Londres organise une  énorme exposition pour le photographe de mode Horst P. Horst. Glamour au possible!

 

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