Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Max Ernst joue les superstars chez les Beyeler

Il a beau être une star du surréalisme. Les expositions dédiées à Max Ernst demeurent rares, comme celles vouées au grand Yves Tanguy. La preuve! Il n'y en avait plus eu en Suisse depuis la mort du peintre en 1976. La Fondation Beyeler répare cet oubli dès le 26 mai en reprenant la rétrospective coproduite avec l'Albertina de Vienne. Rien là que de très logique. Ernst Beyeler a exposé trois fois Ernst (Max, donc!) de son vivant, après avoir édité ses gravures dès 1953. Le marchand en avait acquis pour lui six œuvres. Une septième a été donnée depuis à son musée, signe que l'institution privée de Riehen possède désormais une force d'attraction plus grande que le Kunstmuseum bâlois tout proche. 

L'actuelle manifestation regroupe 160 pièces (peintures, dessins, aquarelles et hélas aussi sculptures) retraçant le parcours de l'homme. Un homme à cheval sur trois cultures. Né près de Cologne en 1891, l'Allemand a ainsi vécu en France, puis aux Etats-Unis pendant la guerre (en tant que mari de Peggy Guggenheim). Il reviendra à Paris en 1953, un an avant de se voir exclu du groupe surréaliste par André Breton, dont les aigreurs d'estomac augmentaient avec l'âge. 

Frottage et grattage

Ernst décontenançait ses admirateurs. Il n'était jamais là où ils s'attendaient à le retrouver. «Un peintre se perd quand il s'est trouvé», disait le peintre comme excuse. La chose se voyait admise chez Picasso. Pas chez lui. On s'attendait à ce que, comme Dalí ou Miró, il se répète en s'affadissant. Max préférait la surprise, allant jusqu'à inventer des techniques. Après avoir repris celle, bien établie, du collage, il y aura le frottage. Le grattage. La décalcomanie. L'oscillation. Un pot percé répandait alors la peinture au hasard. Un procédé dont Jackson Pollock, qui admirait beaucoup Ernst, saura se souvenir. 

Ce qui se trouve sur les murs de la Fondation Beyeler semble du coup l’œuvre de plusieurs artistes, inégalement inspirés. Ernst a eu ses bons et ses mauvais moments, jusqu'à ce que ces derniers dominent. L'exposition, qui fait l'impasse sur le peu de choses connues des années de formation, glisse ainsi sur les trois dernières décennies. Trente ans de peinture (1945-1976) se voient résumés en une seule salle. S'il y a affaiblissement, il n'y a pourtant pas dégringolade, comme chez tant de peintres du XXe siècle, d'André Derain à Bernard Buffet. 

La Vierge fessant l'Enfant

Les quatre commissaires ont su mettre la main sur des groupes à la fois importants et cohérents. C'est le cas des admirables «Forêts» de 1927, si proche de «L'île des morts» du Bâlois Böcklin, ou des figures féminines minérales et bourgeonnantes des années 1940-1941. Il y a aussi une importante série de collages, souvent destinés à former des livres. Le visiteur en retrouvera un certain nombre pour «La femme 100 têtes» de 1929. Il y a aussi des icônes isolées à Bâle. Le mot s'impose pour le sacrilège «La Vierge corrigeant l'enfant Jésus devant trois témoins: André Breton, Paul Eluard et le peintre» de 1926. Un tableau qui posera problème dans quelques années, vu la montée des intégrismes... 

Ce grand panorama serait-il parfait? Oui, mais dans le cadre de la Fondation Beyeler, avec ses murs trop blancs et ses éclairages approximatifs. Il y a aussi une chose qui chiffonne. Le commissaire en chef n'en est autre que Werner Spies. L'homme fut un ami d'Ernst à partir de 1966. C'est l'expert de son œuvre. Or Spies vient de subir le choc de «l'affaire Beltracchi». Le faussaire lui a fait authentifier des pièces de sa création. Spies avait été non seulement léger en ne demandant aucune analyse. Il avait encaissé des sommes anormalement importantes pour un avis. Reste qu'il est l'auteur du catalogue raisonné du peintre, et que nul ne dispose d'un tel carnet d'adresses... 

Pratique

«Max Ernst», Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse à Riehen, du 26 mai au 8 septembre. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h, jusqu'à 20h le mercredi. L'énorme (et très lourd) catalogue existe en allemand et en anglais.

Prochaine chronique le dimanche 26 mai. Faut-il aller jusqu'à Padoue (c'est loin) pour voir l'exposition archéologique sur "Les Vénètes"?

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