Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Marmottan se penche sur l'Intime à Paris

Il est bon de joindre l'utile à l'agréable. C'est ce qui se passe avec la toilette intime. Elle semble indispensable à ceux qui la font. S'il s'agit de jolies femmes, le bain permet en outre de charmantes scènes de voyeurisme. Du moins en peinture. Une exposition le prouve aujourd'hui au Musée Marmottan de Paris, un endroit par ailleurs tout à fait respectable. L'entreprise a d'ailleurs la caution de deux spécialistes. Un historien célèbre, Georges Vigarello, et une historienne de l'art moins connue, Nadeije Laneyrie-Dagen, sont les commissaires de cette présentation d'oeuvres allant du XVe siècle à nos jours. 

Pourquoi débuter à la fin du Moyen Age? C'est alors que les étuves disparaissent des villes. L'eau semble désormais véhiculer des maladies. Les bains publics avaient par ailleurs mauvaise réputation. Il s'y serait passé des choses que la morale réprouve, signe qu'elles devaient se révéler plutôt agréables. Chacun commence donc à se nettoyer chez soi. Fort peu. C'est le temps de la «toilette sèche». C'est tout juste si la peau se retrouve frictionnée par un linge.

Un moment de sociabilité 

Les dames «de qualité» trouvent du coup le moyen de faire de leur lever un événement social. Elles reçoivent à leur toilette, qui désigne en fait le meuble supportant le miroir, les brosses, les houppettes ou les fards. Les hommes sont les bienvenus à ce moment de détente et de bavardage. Il arrive qu'un ecclésiastique se joigne à eux. Celui qui sait percer les âmes a bien le droit de voir des corps, surtout s'ils se révèlent aussi peu découverts. Il en ira ainsi jusqu'à la Révolution, en grande partie faite par des prudes. 

Pour ces périodes lointaines, Marmottan montre des toiles anecdotiques, certes, mais aussi quelques chefs-d'oeuvre. «La puce» de Georges de La Tour est venue de Nancy. Saint-Omer a dépêché «Le lever de Fanchon» de Lépicié, qui montre une servante des années 1770 en train de s'habiller. L'ensemble le plus étonnant est formé de quatre toiles ovales («l'ovale est le principe de la grâce», disait Diderot) de François Boucher. Deux appartiennent à Karsruhe. Les deux autres à un privé. Le principe rappelle celui de «L'origine du monde» de Courbet. La version chaste cachait les deux autres tableaux où la même dame, vue sous le même angle, pissait et se torchait.

Un lieu désormais clos 

Dès 1800, la toilette devient un cabinet fermé à tous, sauf à l'intéressée et à sa soubrette. Le peintre joue définitivement les voyeurs, sans trop choquer le spectateur. La peinture historique et religieuse l'a habitué aux nudités aquatiques, De Diane à Bethsabée et de Vénus à Suzanne, toutes les dames de la Bible et de la mythologie se retrouvent au bain. La différence, c'est que Steinlen et Degas les montrent maintenant assises dans leur tub de zinc, qui anticipe les baignoires du XXe siècle. Il y a ici quelques toiles rares, dont un Manet somptueux prêté par un certain Jeff Koons. 

Le XXe siècle modernise le thème, sans pour autant le bouleverser. Picasso lui-même se coule dans le moule. L'oeuvre la plus intéressante accrochée par Marmottan, sur des murs très sombres, est signée par un inconnu. Il s'agit d'une bourgeoise en train de se maquiller par Cagnaccio San Pietro, datant de 1927. Nous sommes en plein «réalisme magique» des premières années du fascisme. Il ne reste dès lors plus qu'à conclure avec quelques appendices contemporains, dont la redoutable Bettina Rheims. Le public arrive au bout de sa visite.

Et les hommes, alors? 

Tout pourrait sembler simple. Et pourtant non! Georges Vigarello, qui est tout de même l'auteur (entre autres) du classique «Le propre et le sale», souvent réédité, ni sa comparse ne semblent s'en étonner, mais il y a un gigantesque manque. Sur une centaine d'oeuvres, aucune ne représente un homme se lavant. Il existe bien ailleurs, chez Cézanne comme chez Seurat, des baigneurs. En caleçon. Autrement, le tabou demeure total. Degas peut montrer une femme se nettoyant les aisselles ou l'arrière-train. Qui oserait représenter un monsieur en train de se savonner le dos? 

A ma connaissance, il n'existe qu'un seul tableau capital sur le sujet. Il s'agit de «Un homme à son bain» de Gustave Caillebotte, peint en 1884. Longtemps prêté à la National Gallery de Londres par un privé suisse, le tableau a été acquis en 2011 par le musée de Boston pour 17 millions de dollars. On y voit un vigoureux gaillard, de dos, se séchant avec un linge. Quelques empreintes humides de pas, sur le sol, soulignent le réalisme de la scène. Une scène si scandaleuse que le tableau fut à l'époque présenté derrière un rideau, dans une pièce interdite aux dames. On espère juste que le tableau (qui n'a donc pas fait le voyage de Paris) se voit largement montré à Boston, et avec la caution des féministes. Au prix qu'il a coûté...

Pratique

«La toilette, Naissance de l'intime», Musée Marmottan, 2, rue Louis-Boilly, jusqu'au 5 juillet. Tél. 00331 44 96 50 33, site www.mamottan.fr Ouvert tous les jours, sauf le lundi, de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. Photo (Musée Marmottan): Détail de l'un des Degas présentés.

Prochaine chronique le mercredi 11 mars. Retour à Genève, où l'Espace Muraille présente Monique Frydman. Coup de projecteur sur une nouvelle galerie.

 

 

 

 

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