Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Markus Raetz est prophète chez lui à Berne

Les oiseaux de mauvais augure ont tort. On peut être prophète en son pays. La preuve! Markus Raetz revient au Kunstmuseum de Berne, lui qui a vu le jour en 1941 à Büren an der Aare. L'artiste présente des gravures et des sculptures. Je vous accorde que la prédiction (puisque les prophètes servent tout de même à ça!) s'est depuis longtemps réalisée. L'accrochage propose des oeuvres remontant parfois aux années 1960. Il s'agit en plus d'un addendum. Prolongeant celle conçue au même endroit en 1991, l'exposition accompagne un nouveau catalogue raisonné des estampes, établi par Rainer Michel Mason. Enorme. Si vous deviez faire l'acquisition de ce pavé érudit, évitez de le laisser tomber sur un pied. Vous risqueriez bien de le casser (le pied, pas le livre!) 

Comment définir l'art de Markus Raetz? Il s'agit d'un inclassable... Une large partie de son oeuvre gigantesque (on parle de 30.000 dessins) appartient à la figuration, mais pas toute. Les médias abordé sont nombreux et complexes, rien que dans le domaine de la gravure. La présence occasionnelle de branchages n'oblige pas au rapprochement avec l'"arte povera". Quant à celle des palindromes (mots ayant un sens différent suivant la position du lecteur), elle va au-delà du lettrisme. A 73 ans, Raetz constitue un archipel à lui tout seul. Il se révèle un et multiple à la fois.

Un homme tôt reconnu 

Bien qu'indépendant, l'homme s'est tôt vu reconnu. Quand il débute, Berne est la ville dont Harald Szeemann dirige la Kunsthalle. Il y a de l'inventeur et du promoteur chez ce colosse, dont la Fondation Prada a reconstitué la légendaire exposition "Quand les attitudes deviennent formes" dans son palais vénitien. Raetz se retrouve ainsi aux Documenta de Kassel en 1968 et en 1972. Le début d'une trajectoire ininterrompue. Citons le pavillon suisse de la Biennale de Venise en 1988 ou, plus récemment, les présentations monographiques du Mamco à Genève (2011), de la Bibliothèque nationale de Paris (2011-2012) ou du Kunstmuseum de Bâle (2012-2013). Une somme de reconnaissances qui aurait tourné la tête à d'autres que lui. 

L'actuel hommage bernois, proposé au sous-sol, multiplie les pièces de petit format sur des murs très blancs. Les gravures ressemblent du coup à des mouches noyées dans du lait. Le visiteur doit s'approcher, se concentrer et s'abstraire. Il lui faut maîtriser les séries que Raetz affectionne (il ne croit pas aux oeuvres isolées), quand elle se voient réparties sur plusieurs rangs. Vous l'avez compris. Le parcours exige du public un certain effort. Il doit la mériter. Il s'agit là d'une de ces choses froides, que l'on multiplie pour la création contemporaine. "White cube". Le côté ludique se perd du coup complètement. Dommage. Le plaisir, ça existe, tout de même!

Pratique 

"Markus Raetz", Kunstmuseum, 8-12 Hodlerstarsse, Berne, jusqu'au 18 mai. L'exposition ira ensuite à Vevey et au Tessin. Tél. 031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert le mardi de 10h à 21h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h. Photo (Keystone): Markus Raetz à l'inauguration de l'exposition bernoise.

 

Berne a vraiment mal à ses musées

Les musées sont comme les êtres humains. Il y a les bien portants et les autres. Le Kunstmuseum de Berne ne fait hélas pas partie des premiers. Il semble aujourd'hui multiplier les expositions pour masquer une sorte de vide. On se demande où va l'établissement dirigé par Matthias Frehner. Il faut dire que la situation semble difficile dans une ville qui n'arrive pas à mettre sur pieds son projet de musée d'art contemporain et où le Paul Klee Zentrum bat dangereusement de l'aile. 

Les expositions du Kunstmuseum vont donc quatre par quatre, comme un homme courant dans une volée d'escalier. Le Raetz se retrouve en même temps qu'un petit hommage au petit maître du XVIIIe siècle Samuel Hieronymus Grimm. Un machin tristounet sous une lumière blafarde. Il cohabite avec la belle rétrospective défiée à Germaine Richier. Il lui faudra enfin cohabiter, dès le 6 mars, avec la présentation d'une petite partie (elle comprend 5000 oeuvres!) de l'ensemble formé par Bruno Steffani. "Sésame ouvre toi" (quel titre!) dévoilera ainsi au public l'ensemble suisse ancien et moderne de la Fondation pour l'art, la culture et l'histoire de Winterthour.

Où sont les collections?

Dans ces conditions, on comprendra que la collection du musée, riche et variée, passe à l'as. Hors j'ai la faiblesse de croire qu'un musée repose avant tout sur son fond propre. Je sais que le permanent ne jouit plus de nos jours du mêmes prestige que le temporaire, même mal ficelé. Mais comment justifier de la sorte l'extension d'un musée laissant (presque) tout en caves?

Prochaine chronique le mercredi 5 mars. Le Centre d'art contemporain d'Yverdon-les-Bains, lui, va bien, merci. Il propose aujourd'hui "Incertains lieux".

 

 

 

 

 

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