Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Manon Bellet distille le doute à Vevey

C'est une exposition courageuse pour tout tout le monde. Pour ceux, ou plutôt celles, qui la mettent sur pieds. Pour le musée qui l'accueille. Enfin pour les visiteurs. Difficile d'affirmer que "L'onde d'une ombre" de Manon Bellet, au Jenisch de Vevey, tombe tout cuit dans la bouche du public. Selon une habitude qui va se répandant, celui-ci ne peut plus se contenter de consommer dans la salle à manger. Il lui faut entrer dans la cuisine de la Veveysanne. 

"Nous aimerions présenter chaque année, à cette saison, un artiste dont ce serait la première présentation dans une institution publique", explique Stéphanie Serra, conservatrice adjointe, qui a participé au livre accompagnant l'accrochage. "Ce plasticien devait entretenir un rapport avec le papier, qui constitue le medium sur lequel se concentre le musée." A 35 ans, Manon Bellet répond d'autant mieux à ces conditions qu'elle a vu le jour ici. Il y a du papier au mur, même s'il ne se voit pas toujours utilisé de manière orthodoxe. Nous sommes ici loin du dessin classique.

Durée de vie limitée 

"Manon aime les matières pauvres, déconsidérées et volontiers périmées." Effectivement! Le Polaroid a disparu. Le fax se meurt, et avec lui le rouleau qu'il imprimait. Il y a aussi parfois des fragments de pellicule photographique. Donc argentique. Manon s'empare de ces vestiges, dont elle interroge la substance. Il y a ici beaucoup de "questionnements", un mot qu'on aime utiliser dans l'art contemporain. Les créateurs actuels n'entendent-ils pas passer pour des penseurs, voire des philosophes? 

Et qu'est-ce que donne, sur le plan pratique, l'accrochage conçu par Julie Enckell Julliard, directrice du musée et commissaire de l'exposition? Des pièces dont la durée de vie (on dirait volontiers de nos jours la "durabilité") semble faible. "On parle souvent de "fragilité" pour Manon Bellet", reprend Stéphanie Serra."Je préférerais le terme "éphémère", qui me semble plus approprié."

Papiers de soie brûlés 

Toute une paroi accueille ainsi "Burning Air", une installation faite de papiers de soie brûlés. Même collés au mur, il semble clair qu'ils vont peu à peu tomber en poussière. Des petits tas noirs, par terre, indiquent du reste que le processus a commencé. Voilà qui me rappelle mon enfance, quand je mettais le feu aux emballages des mandarines, qui s'envolaient quelques secondes dans les airs. Sans prétentions artistiques à l'époque, il est vrai... 

Ailleurs, dans une vidéo, un livre voit ses pages blanches tournées par le vent. Ailleurs encore, des sacs en plastique ont laissé leurs traces sur des impressions cyanotypes, un procédé photographique abandonné depuis le XIXe siècle. Une sorte de rideau, enfin, n'est pas dessiné comme pourrait le croire le visiteur naïf. Du papier thermique a été chauffé par endroits, le procédé se voyant modifié par des bandes auto-collantes, que l'artiste a ensuite arrachées. "Il est clair que nous regardons là une étape. Les œuvres vont se modifier sous l'effet de la lumière, quel que soit le soin mis à les protéger. Manon vise à une auto-destruction finale."

Un certain verbiage 

Moi, je veux bien! Mais l'exposition, venant juste après celle où Pierrette Bloch faisait un travail en apparence (je dis bien "en apparence") assez semblable, m'apparaît tout de même austère. Prise de tête. On se situe ici dans le conceptuel ou je ne m'y connais pas. Avec ce que la chose suppose de verbiage. Le dialogue du livre, où Manon s'entretient avec Mathieu Copeland (qui enseigne comme par hasard à la HEAD genevoise) ressemble à la scène de Molière où les Diafoirus père et fils causent médecine. C'est à qui enverra la citation intellectuelle la plus pointue dans les gencives de l'autre: Eliane Radigue, Wu Tzao Tang, Gustav Metzger, Heather Peri... Plus tout de même Samuel Beckett et Lazlo Moholy-Nagy. Il en faut pour les gens simples dont je suis. 

"Vous semblez dubitatif?", me souffle Stéphanie Serra, qui m'avait recommandé le texte. Oui. Profondément. Mais est-ce un mal? Une exposition comme "L'onde d'une ombre" existe afin d'instaurer le doute. De le distiller. Celui-ci symbolise la remise en question. La perte des certitudes et des repères. L'instant suspendu. De plus, le public pourra voir quelque chose de solide dès le 26 juin. Le Musée Jenisch de Vevey reprendra à cette date, sous une forme différente, la grande rétrospective Markus Raetz coproduite avec le Kunstmuseum de Berne.

Pratique 

"Manon Bellet, L'onde d'une ombre", Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 1er juin. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. L'exposition ira ensuite au Kunstmuseum de Soleure. Photo (DR): La pièce de Manon Bellet choisie pour la publicté. L'artiste a ici utilisé des aimants et de la limaille de fer.

Prochaine chronique le mercredi 7 mai. Le Louvre d'Abu Dhabi se présente à Paris.

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