Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/"Lyon Renaissance" reste hélas bien austère

Tout a commencé en 1463 par des lettres patentes de Louis XI. Le roi de France accordait des privilèges pour quatre foires annuelles, ajoutant au passage des pénalités pour les marchands qui oseraient encore fréquenter celles de Genève. Ce fut alors la chute de notre cité, même s'il apparaît aujourd'hui que la décadence demeura lente et en grande partie due aux combats entre des factions agitant les espris. Toujours est-il que dès 1466, les Médicis, qui ont toujours senti l'odeur de l'argent, transféraient leur filiale bancaire que Genève à Lyon. Retardataire par rapport à l'Allemagne, le premier livre français était sorti en 1470 à Paris. Mais c'est Lyon qui sera la capitale de l'imprimerie du pays dès 1473. 

On comprendra dans ces conditions que le XVIe soit devenu le «grand siècle» lyonnais. En témoignent aujourd'hui le quartier Saint-Jean et celui de Saint-Georges, qui ont bien failli disparaître lors des modernisations voulues par le maire Louis Pradel, dit «Zizi béton», dans les années 1960 (1). Il avait fallu qu'André Malraux tape du poing sur la table. Le ministre de la Culture a ainsi permis a posteriori d'obtenir le classement de Lyon sur la liste de l'Unesco en décembre 1998. Les dégâts ont été réels sur l'autre rive de la Saône, où survivent quelques pâtés de maison, notamment rue Mercière. L'un d'eux abrite précisément un musée de l'imprimerie.

Un projet réduit à une vision unique 

Une exposition sur la «Lyon Renaissance» semblait donc souhaitable pour faire le point. C'était un des grands projets du Musée des beaux-arts (MBA), dirigé par Sylvie Ramond. Au départ, un aréopage de spécialistes devait plancher sur le sujet. Après tout, l'Université de Genève a bien accueilli en 2012 tout un colloque sur «Peindre à Lyon au XVIe siècle», alors qu'il ne subsiste pratiquement pas un panneau de cette époque dans l'ex-capitale des Gaules. L'affaire a cependant été trustée par la conservatrice du MBA Ludmila Virassamynaiken, qui a imposé ses visions. Disons tout de go que cette dame me semble plus savante qu'esthète. La réussite de «Lyon Renaissance» se révèle au mieux intellectuelle. 

Les visiteurs (il y en a tout de même) se retrouvent plongés dans un grand livre d'Histoire illustré. Dans un décor blanc sale, faisant penser aux réalisations, en matière d’expositions, des années 1960 et 1970, il y a d'abord un grand tableau synoptique. Le public doit trouver ses repères, à une époque où l'instruction publique manque à nombre de ses missions. Les dates généralistes se retrouvent entrelardées d'événements locaux: entrées royales, établissements d'artistes connus, publications importantes, constructions comme la chapelle Gadagne de l'église Notre-Dame-de-Confort, détruite au XIXe siècle. Le public note du coup l'importance des luttes confessionnelles. En 1562, les protestants s'emparent de la ville, dont ils détruisent les images religieuses. En 1572, c'est une Saint-Barthélémy provinciale, qui n'en dure pas moins six jours.

Un alignement de livre et de portraits

La suite tient de l'alignement. Quelques gravures, parfois très belles. Je pense à celles de Pierre Reverdy. Beaucoup de livres, souvent enluminés. S'y apparente l'admirable portrait par Jean Perréal de Jean Sala, un humaniste lyonnais, ornant le recueil de poèmes amoureux dédié à sa future épouse. Il y a aussi une tapisserie, quelques meubles opulents, qui semblent ici en pénitence, et nombre de céramiques. Lyon, dont le regard porte alors davantage vers l'Italie que vers Paris (les Gadagne sont d'anciens Gadagni), va se mettre à produire de la majolique à la manière d'Urbino. Quelles sont les pièces locales et les importées? Bien malin qui pourrait le dire. Il n'existe qu'un seul plat localisé et daté 1582. Il émane en plus d'un certain Gironimo Tomasi. 

La peinture, comme je vous le disais, reste le parent pauvre. Le Louvre n'a pas prêté «L'incrédulité de Saint Thomas» de Salviati, chef-d’œuvre maniériste commandé pour Lyon. Un dessin préparatoire sert de substitut. Il y a en revanche une flopée de Corneille de Lyon, originaire en fait de Hollande. Le Musée des beaux-arts vient d'acquérir fort cher un de ses répétitifs portraits. Les autres viennent du monde entier. Ils possèdent leur charme, mais il ne faut pas avoir vu trop de Holbein ou de Joos van Cleve avant. Mieux vaut donc s'attarder sur les merveilleux oiseaux peints, dans un but scientifique, par Pierre Eskrich, qui fut aussi actif à Genève dans les années 1550.

Une Antiquité redécouverte 

Une part importante des salles se devait d'être consacrée à la redécouverte de l'Antiquité, si présente à Lyon. La ville se rappelle dès lors avec délices avoir été la capitale romaine d'une Gaule latinisée. Son évêque ne reste-t-il pas, aujourd'hui encore, «primat des Gaules» (2)? La pièce maîtresse proposée au Musée des beaux-arts a été découverte en 1528. Le drapier Roland Gribaux bêchait cette année-là sa vigne de la Croix-Rousse. Il trouva ainsi la partie inférieure de paroles au propre coulées dans le bronze. C'était le texte de l'empereur Claude demandant l'ouverture des magistratures et du Sénat aux notables locaux (romanisés, tout de même!). Ce fut le début de fouilles perdurant encore. On explore aujourd'hui un site paléochrétien à Fourvière. 

Voilà. Il y a donc à voir et à apprendre, même si c'est de manière austère, voire rébarbative. On aurait aimé que les livres soient mieux qu'entrouverts, à la manière du décolleté de certaines dames. Il semble que les normes conservatives soient devenues plus strictes. L'architecture reste en rade, mais il suffit de vous promener. Pour le Salviati, c'est la visite dans la Grande Galerie du Louvre qui s'impose. On ne peut pas tout avoir en même temps.

(2) Pradel est tout de même parvenu à faire beaucoup de ravages. Pensez à la place, avec un immonde bâtiment, précédant la gare Perrache.
(2) L’actuel primat des Gaules, nommé en 2002, se nomme Philippe Barbarin.

Pratique

«Lyon Renaissance, Arts et humanisme», Musée des beaux-arts, entrée actuelle (Vigipirate!) 20, place des Terreaux, jusqu'au 25 janvier. Tél. 00334 72 10 17 40, site www.mba-lyon.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h, le vendredi dès 10h30. Photo (MBA): Une enluminure avec une vue de Lyon. On reconnaît la cathédrale Saint-Jean.

Prochaine chronique le lundi 4 janvier. Quelles seront les grandes expositions européennes de 2016? Pour celles de Suisse, ce sera le mardi 5 janvier.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."