Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Lyon regarde "L'invention du passé" en 1802

En 1802, année de naissance de Victor Hugo, deux événements secouent le monde culturel parisien. Huit ans après la Terreur, où la guillotine a fonctionné à plein régime, Chateaubriand publie "Le Génie du Christianisme". Un livre déjà plein de nostalgies royalistes et catholiques. Un Lyonnais de 25 ans, François Fleury Richard, fait sensation au Salon avec un petit tableau gothique, "Valentine de Milan pleurant la mort de son époux Louis d'Orléans". Le cher homme avait été assassiné en 1407 par son rival politique, Jean de Bourgogne, dans une venelle parisienne. Le passage existe toujours, en plein Marais. On ne risque plus d'y mourir que d'ennui. C'est là que réside aujourd'hui le Centre culturel suisse. 

Parmi les visiteuses attentives du Salon, "scotchée" devant le Fleury Richard, se trouve Madame Bonaparte. La future impératrice Joséphine deviendra la grande collectionneuse de cette peinture d'un style nouveau. Il ne s'agit en effet plus de peinture d'histoire, au sens propre du terme. Tout se concentre ici sur l'anecdote sentimentale. La facture porcelaineuse et la petite taille des œuvres trahissent en prime l'influence de la peinture de genre. C'est la manière hollandaise adaptée au drame médiéval ou Renaissance. L'inspiration va jusqu'au règne de Louis XIII, mort en 1643. Au-delà, l'historicisme change de registre. Il devient aimable, voire galant.

Une triple exposition 

Quelques tableaux de Joséphine, conservés à Saint-Pétersbourg (où il sont arrivés par son fils Eugène de Beauharnais) ou à Arenenberg en Thurgovie (lieu d'exil de sa fille Hortense) ont fait le voyage de Lyon ou de Bourg-en-Bresse. Quarante-trois ans après que l'abbaye de Brou, joyau gothique bâti par Marguerite d'Autriche vers 1530, a consacré une première exposition à la peinture "troubadour", voici en effet la suite. Il n'aura pas fallu cette fois moins de deux musées (Brou, le Palais Saint-Pierre de Lyon) et d'une galerie commerciale pour faire le tour du problème. Un tour européen. Il existe du troubadour anglais, hollandais, polonais ou espagnol. 

A vrai dire, comme l'illustre la belle présentation lyonnaise, orchestrée par Stephen Bann et Stéphane Paccoud, il y a plusieurs générations. La première, menée par Fleury Richard, Pierre Revoil, Louis Ducis ou un Dominique Ingres quelque peu égaré, se concentre sur des tableautins léchés, où tout reste trop joli pour faire vraiment peur. Avec Paul Delaroche, qui connaîtra une gloire mondiale, via la gravure, les ambitions enflent avec la dimension des œuvres. Cromwell regarde grandeur nature le corps décapité de Charles Ier. Lady Jane Grey attend la hache du bourreau. Les enfants d'Edouard vont se faire étouffer à la Tour de Londres. Et, de l'autre côté de la Manche, c'est le duc de Guise qu'on assassine à Blois...

Une imagerie qui a marqué les esprits

Dès lors, on peut estimer que la peinture d'histoire, qui en était restée aux Grecs et aux Romains, a changé sinon de registre, du moins d'époques. Jeanne d'Arc et la reine Elizabeth, Charles-Quint et Jeanne la Folle ont acquis la dimension musée. Ils deviennent pour un temps les vedettes de la peinture officielle. L'exposition s'arrête vers 1850. Deux toiles célèbres annoncent la suite, qui marque le chant du cygne de la peinture de Salon. Gérôme peint Louis XIV se réconciliant avec le Grand Condé. La toile vient d'entrer à Orsay, qui l'a payée fort cher. "Les otages" du méconnu Jean-Paul Laurens reprend le thème des "Enfants d'Edouard" de Delaroche pour en faire une tragédie anonyme et presque abstraite, dont deux petits garçons sont victimes. 

Chronologique, didactique, l'exposition ne se contente pas de montrer des tableaux de qualités diverses. Elle leur confère un sens. Dessins préparatoires, estampes destinées à la diffusion, copies, tout montre ici "L'invention du passé", titre du reste de la manifestation. L'histoire acquiert de la sorte une imagerie répétitive. Elle se voit diffusée jusque par les vignettes gravées des dictionnaires. Les figures légendaires possèdent du coup un visage, conventionnel et théâtral, certes. Mais un visage qui restera dans les mémoires, jusqu'à ce que le cinéma prenne la relève, vers 1920. Il y aura ensuite "Les rois maudits" à la télévision.

Il faut aussi aller à Brou 

La présentation reste sobre, sur des murs sombres. Il y a beaucoup à découvrir au Musée des beaux-arts de Lyon. J'avoue ne pas avoir vu en revanche "Gothique mon amour" à Brou, un lieu très mal desservi par les transports publics. Les échos semblent excellents. Et pour "Le passé retrouvé" de la galerie Michel Descours à Lyon, regardez l'article en dessous.

Pratique 

"L'invention du passé", Musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, Lyon, jusqu'au 21 juillet. Tél. 00334 72 10 17 40, site www.mba-lyon,fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h, le vendredi dès 10h30. "Gothique mon amour" a lieu au Musée de Brou, 63, boulevard de Brou à Bourg-en-Bresse, jusqu'au 21 septembre. Tél. 00334 74 22 83 83, site www.brou.monuments-nationaux.fr Ouvert tous les jours de 9h à 12h30 et de 14h à 18h jusqu'au 30 juin. Ensuite de 9h à 18h. Double catalogue coordonné. Photo (DR): La "Valentine de Milan" de Fleury Richard (fragment).

Prochaine chronique le dimanche 18 mai. Des livres, avec en tête le numéro annuel de "Le Cahier dessiné", édité par Frédéric Pajak.

 

 

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