Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Lyon met Joseph Cornell en boîtes

Aujourd'hui sacralisé, ce qui tient du contresens, aseptisé par le fric, ce qui va avec, le surréalisme a longtemps passé pour un produit français. Les membres du mouvement, s'ils étaient étrangers comme Max Ernst, Hans Bellmer ou Salvador Dalí, devaient se faire adouber en France. Saint André Breton les admettait. Ou non. Ou provisoirement. De toutes manières, le pape parisien aura excommunié davantage de ses ouailles que le Vatican.

Joseph Cornell (1903-1972), qui se retrouve aujourd'hui au centre d'une grande exposition lyonnaise (jugée "d'intérêt national" par le Ministère de la culture), n'a pas accompli le voyage. Pour tout dire, l'Américain n'est jamais sorti des limites de son pays. Il parlait pourtant français, se passionnant pour des auteurs littéraires comme Mallarmé, Baudelaire ou Gérard de Nerval. Ses contacts directs avec des surréalistes, il les aura quand ceux-ci traverseront l'Atlantique, comme pendant la guerre. Mais aussi avant. Cornell a été assez tôt l'assistant de Marcel Duchamp.

Un succès rapide

Il faut dire que l'homme, dont le public connaît surtout les boîtes, a connu une vie apparemment retirée. Orphelin de père, il a toujours habité avec sa mère, une veuve désargentée, et son frère cadet handicapé, avec la consolation de la Science chrétienne. Il aura connu les petits boulots, après l'échec de ses études. Une trajectoire d'artiste brut. Cornell a pourtant tout de suite trouvé sa place dans l'avant-garde américaine. Il montre en 1931 ses premiers collages, proches de Max Ernst (imitation? coïncidence?) à Julian Levy, le principal galeriste d'avant-garde, qui vient d'ouvrir boutique à New York. Ce dernier l'expose les mois suivants. Un musée important achète une œuvre en 1938. Par la suite, Cornell se retrouvera en contact avec tous ceux qui comptent, de Willem de Kooning à Andy Warhol, en passant par Roberto Matta et Peggy Guggenheim. Beaucoup de beau monde pour un solitaire...

La création de Cornell est extrêmement raffinée. Si les collages restent encore dans la mouvance du surréalisme, ses boîtes innovent. L'artiste y place des débris trouvés dans la rue, si possible minuscules. Librement associés, ceux-ci font appel à l'imaginaire du spectateur. A chacun son interprétation, ou sa part de rêve. On pourrait parler d’œuvres poétiques, si l'adjectif ne semblait pas si galvaudé. Il s'agit en tout cas de créations inédites et inclassables. En dépit du cadre et de la vitre, ce ne sont pas des tableaux. La troisième dimension n'en fait pas des sculptures. Parler d'objets d'art restreindrait leur impact.

Films collages

Cornell ne se retrouve pas seul dans les salles d'exposition du Musée des beaux-arts de Lyon, très contraignantes, parce que dramatiquement fixes. Le sous-titre le dit bien. Le sujet comprend "les surréalistes à New York", avec ce que cela suppose d'Yves Tanguy (ils sont magnifiques), de Max Ernst (époux passager de Peggy Guggenheim), de Pierre Roy (un homme à redécouvrir), de Man Ray (qui est, rappelons-le, Américain) et curieusement de Magritte (resté en Belgique). N'étant pas un membre orthodoxe du mouvement, Cornell a aussi entretenu des contacts visuels avec des "néo-romantiques" comme Christian Bérard ou les frères Berman (Eugene et Leonid). Un autre univers, qui demeure en partie à redécouvrir.

Des films de Cornell, qui constituent pour lui d'autres formes de collage, et un lourd catalogue (en fait un gros livre, plein d'essais parfois soporifiques) complètent l'accrochage. Il s'agit là d'une coproduction. La version lyonnaise, en précède une autre aux USA. Ce qui peut sembler, après tout, dans la logique des choses.

Pratique

"Joseph Cornell et les surréalistes à New York", Musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, Lyon, jusqu'au 10 février 2014. Tél. 00334 72 10 17 40, site www.mba-lyon.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h, le vendredi dès 10h30, Catalogue paru aux Editions Hazan, 400 pages pile. Photo (DR): La boîte de Cornell qui fait l'affiche lyonnaise.

Prochaine chronique le vendredi 29 novembre. Musées cathédrales, ruineux et inutilisables. Les architectes sont-ils devenus fous?

P.S. Je vous ai parlé, il y a bien longtemps, de la première partie de l'entretien fleuve du journal en ligne "La Tribune de l'art" avec Jean-Luc Martinez, le nouveau directeur du Louvre. La seconde partie a été mise en ligne avant-hier. www.latribunedelart.com

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