Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Lucio Fontana fait son trou à Paris

Deux idées traversent les esprits quand on prononce le nom de Lucio Fontana (1899-1968). Ce sont la fente et le trou, avec ce qu'ils peuvent comporter comme connotations sexuelles. Dès 1949, l'Italien commence en effet à perforer ses toiles ("Bucchi"), puis à les taillader au cutter ("Tagli"). Des gestes suffisamment radicaux à l'époque pour frapper les esprits. Yves Klein, en France, titille au même moment les imaginations en faisant se rouler plusieurs femmes nues barbouillées de bleu contre des toiles vierges ("Empreintes"). On restait très impressionnable, dans les années 1950. 

L'actuelle rétrospective Fontana du Musée d'art moderne de la Ville de Paris, la première importante dans la capitale française depuis 1987, le prouve cependant bien. L'artiste ne se résume à ces deux pratiques destructrices, apparemment complémentaires. Le cantonner aux trous et aux fentes a donc quelque chose de limitatif, pour ne pas dire de réducteur. Tout d'abord, il existe un premier Fontana, formé à Milan dans les années 1920. Ensuite, comme Picasso, l'homme a sans cesse opéré des va et vient entre les styles. Il y a chez lui de la sculpture abstraite dès 1931. Certains nus dessinés exposés à Paris restent figuratifs au beau milieu des années 1960.

Le concours de Milan 

Fontana est né en Argentine, d'une famille d'immigrés italiens. Son père tenait une entreprise de sculpture monumentale, de type monument funéraire. Il était clair que l'adolescent allait prendre la relève. Il apprend donc le métier au pays d'origine. Accademia Brera. Un professeur prestigieux. Le symboliste Adolfo Wildt. Des débuts très officiels. Le jeune artiste s'inscrit bien ces primitivismes qui plaisent tant au régime fasciste. Ils offrent un retour à la pureté des origines. Giotto & Co. 

Fontana est cependant aventureux. Il se laisse gagner par les avant-gardes, tolérées par le régime. La céramique le tente. Jusque dans les années 1940, il donnera ainsi des créations en grès d'un étonnant baroque, surchargé, aux antipodes des trous et des fentes. En 1950 encore, l'homme, revenu d'Argentine où il avait prudemment passé les années 1940 à 1947, participe au concours pour la dernière porte du Duomo de Milan. Il faillira le remporter, mais finira par se retirer, lassé de discuter le bout de gras avec les autorités ecclésiastiques. Très officielle, la commande ira finalement à Luciano Minguzzi.

Concepts spatiaux

Le visiteur doit donc toujours imaginer un classique à côté d'un iconoclaste. Un traditionnel coulant le bronze derrière un expérimentateur qui imagine des sculptures en néon. Dès 1949, Fontana range pourtant l'ensemble de sa production sous le label hautement intellectuel de "Concetti spaziale". Mais il s'agit là d'un fourre-tout. L'Italo-Argentin ne veut pas se laisser enfermer. Les trous eux-mêmes trouvent chez lui leur diversité. Entre les grandes toiles ovoïdes roses ou vertes nommées, "La fine du Dio", avec la métaphysique que la chose implique, et les lacérations, qui tiennent du seul geste performatif à la japonaise, il y a un abîme. Certains "Tagli" se révèlent par ailleurs nettement plus inspirés que d'autres.

Très bien faite, très complète, très bien présentée, l'exposition parisienne ne regroupe pas moins de 230 œuvres. Une performance quand on connaît leur prix, surtout pour les pièces iconiques. Une "Fine di Dio" s'est vendue à New York 20,9 millions de dollars l'an dernier. C'est Dieu le père, autrement Fabrice Herrgott, directeur du Musée d'art moderne de la Ville de Paris, qui s'est chargé du commissariat. L'exposition qui en résulte offre dans le bâtiment le même parcours que la rétrospective Giorgio de Chirico, en 2009. Une autre grande réussite. L'Italie conviendrait-elle donc à l'institution, moins bien inspirée avec la France de Serge Poliakoff ou l'Amérique BD de Robert Crumb?

Pratique

"Luciano Fontana, Rétrospective", Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 24 août. Tél.00331 53 67 40 00, site www.mam.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Photo (Fondazione Lucio Fontana / ADAGP): L'un des "Tagli" de Fontana.

Prochaine chronique le samedi 31 mai. Prochaine chronique le dimanche 25 mai. Londres redécouvre William Kent, le premier designer. Précisons que l'architecte vivait au XVIIIe siècle.

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