Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Londres tire le portrait avec BP

L'Angleterre est une île. Il s'agit aussi d'un continent perdu. L'histoire de l'art britannique s'est déroulée si en marge du Continent, depuis le XVIIIe siècle, qu'elle n'y a rencontré presque aucun écho. Il y a bien sûr Gainsborough, Turner et Bacon, mais ces arbres cachent une gigantesque forêt.

Prenez le portrait. Il n'existe pas de spécialité plus anglaise. Il suffit de citer des noms comme Sir Joshua Reynolds ou de Sir Thomas Lawrence, actifs le premier entre 1760 et 1790, le second reprenant alors le flambeau pour le porter bien haut jusqu'en 1830. En France ou en Italie, il s'agit là d'un produit de commande, aujourd'hui mort. Un artiste se doit d'être libre, quitte à crever de faim. Pas à Londres! Le témoigne l'étonnant succès du BP Portrait Award, présenté chaque été à la National Portrait Gallery (NPG). Ce ne sont pas moins de 255.982 personnes qui ont visité (gratuitement, il est vrai) l'édition de 2012.

Etre exposé, un exploit

Les choses ont bien sûr commencé modestement. Le concours, alors sponsorisé par la société de tabac (et donc par des méchants!) John Player, a été créé en 1980. Il s'adressait aux jeunes artistes figuratifs (par la force des choses) résidant en Grande-Bretagne. Le gagnant empochait 5000 livres. British Petroleum est intervenu en 1990, alors que le prix prenait de l'ampleur. Il s'est peu à peu adressé aux gens de tous les âges, vivant dans tous les pays. D'où une véritable explosion du nombre des participants. En 2012, ils étaient 2187.

C'est un jury, formé de six personnes, qui choisit le bénéficiaire du premier prix (aujourd'hui de 30.000 livres) et du second (10.000 livres). Mais le simple fait de se retrouver exposé aux cimaises de la NPG tient de l'exploit. L'espace restant le même depuis les débuts, il n'y a que 55 places disponibles. Le 96% des tableaux se retrouve donc soustrait à la vue du public, d'où la création d'un «salon des refusés» sur Twitter.

Lauréate sud-africaine

Est-ce du découragement? Les peintres étaient un peu moins nombreux en 2013 à se présenter. Il y en a tout de même eu 1969, venus de 77 pays, dont certains sont âgés d'à peine 20 ans. Notons à ce propos que les benjamins se montrent enclins aux techniques anciennes. Dotés d'un métier souvent fabuleux, ils utilisent l'huile, voire la tempera médiévale, sur bois. Le vaste «Suzana in London» d'Hynek Martinec possède une touche si invisible que les visiteurs mettent l’œil dessus afin de vérifier qu'il ne s'agit pas d'une photographie exécutée à la grand chambre.

C'est pourtant une quasi vétérante, Susanne du Toit (57 ans), qui a décroché la timbale avec un portrait aux larges coups de pinceau de son fils Pieter. La Sud-Africaine d'origine était suivie par John Dewane (58 ans), qui a portraituré, lui, ses trois poussins, Lucy, Laura et Louis. La toute jeune génération, qui se coule dans un moule remontant en Angleterre à Hans Holbein, mort en 1543, n'est pas repartie les mains vides. Il existe depuis 2012, un prix Next Generation s'adressant à des débutants ayant entre 14 et 19 ans.

Et puis, il y a l'impact public! Certains visiteurs isolés passeront commande. L'émulation joue aussi. Il se trouve aussi ici de surprenant portraits collectifs. Si l'on a vu il y a quelques années à la NPG un aristocrate posant avec les membres de son personnel passant à la retraite (l’œuvre allait dans un château), il y a cette année un club de motards, dont les membres ont posé séparément. Que voulez-vous? On est en Angleterre.

Pratique

«BP Portrait Award», National Portrait Gallery, Saint Martin's Place, Londres, jusqu'au 15 septembre, ouvert tous les jours de 10 à 18h, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h. Entrée gratuite. Tél. 0044020 73 12 24 63 site www.npg.org.uk

Du côté de la "Summer Exhibition" de la Royal Academy

Deuxième spécificité culturelle anglaise, le salon des beaux-arts. En France, il a fini par s’émietter et disparaître. Rien de plus académique que ces alignements d’œuvres acceptées par un jury.

Pas en Grande-Bretagne! La «Summer Exhibition» vient de se tenir à la Royal Academy. Il s'agissait là de la 245e édition. Rien n'est ici venu interrompre le cours d'une tradition remontant à 1769, l'Académie royale datant elle de 1768. La première année, il y avait aux murs 136 œuvres. Deux siècles et demi plus tard, le public en compte passé mille. Elle vont des plinthes jusqu'au plafond. Tout est en principe à vendre. Parfois fort cher, dans la mesure où un Frank Auerbach est membre et un Anselm Kiefer constitue un correspondant étranger. Mais il y a aussi des estampes à quelques centaines de livres, dont leurs auteurs précisent chaque achat avec un point rouge séparé. Les graveurs à succès affichent ainsi une véritable varicelle murale.

Il y avait de tout, dans l'édition qui s'est terminée le 18 août. Tous les formats. Tous les styles. Tous les talents. Et bien sûr tous les publics. Certain créateurs austères trouvent bien sûr la formule démodée. Ils se sont fait moucher par Tracy Enim, la plus contestataire des plasticiens britanniques, RA depuis 2005. «Si on veut dynamiser une institution, on y entre au lieu de la critiquer depuis l'extérieur.» Photo (DR): Le triple autoportrait de Jamie Routley présenté à la National Portrait Gallery au BP Portrait Award.

C'est tout pour aujourd'hui. Prochaine chronique le dimanche 1er septembre. Alain Corbin publie une histoire intellectuelle de l'arbre sous le titre de "La douceur de l'ombre".

 

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