Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Londres salue William Kent, designer 1730

Le sérieux ne paie pas. Ou plus. L'événement public actuel du Victoria & Albert Museum de Londres (V & A pour les intimes) se nomme "The Glamour of the Italian Fashion". Cette présentation semi-publicitaire part de 1945 pour arriver à aujourd'hui. Et il y a gros à parier que l'unique escapade que feront ses visiteurs dans les salles du musée se verra consacrée à la présentation d'un historique de la robe de mariée depuis le XVIIIe siècle. Les gens adorent aujourd'hui les expositions gadgets. 

Leur succès financier possède au moins le mérite (à part celui de distraire, tout de même!) de financer des manifestations patrimoniales plus difficiles. Ainsi en va-t-il en ce moment pour celle consacrée à William Kent (1685-1748). La chose n'offre pourtant rien d'austère, bien au contraire! Kent fut le premier designer, tel qu'on l'entend de nos jours. Ce diable d'homme offrait tous les services possibles à ses clients, qui devenaient ses amis. Il construisait leur maison, la décorait dans les moindres détails, créait le jardin et exécutait à l'occasion pour eux un tableau ou un plafond. Kent avait en effet débuté comme peintre.

Formation à Rome 

Né dans un milieu plutôt modeste à Bridlington, dans le Yorkshire, l'artiste s'était formé à Rome. La "mère des arts". Il y a vécu de 1709 à 1719. Se trouver en Italie ne vous mettait alors pas hors circuit, bien au contraire. La pratique du "Grand Tour", pour les jeunes Anglais nobles, riches (et si possible les deux) imposait un voyage formateur d'au moins un an dans la Péninsule. Les Britanniques apprenaient ainsi à aimer l'art antique, la peinture de la Renaissance et les palais baroques. Ils revenaient au pays les bras chargés d’œuvres d'art et le corps un peu fatigué par des excès en tous genres. 

Il leur fallait sur place un guide anglophone. Kent offrait ses services. Il rencontra ainsi à Gênes Richard Boyle, comte de Burlington. Ce fut le début d'une sorte d'association. Burlington était architecte amateur. Kent l'épaula. Chiswick House, près de Londres (rétabli dans ses proportions primitives vers 1950) deviendra le manifeste d'un "revival" au quatrième degré. Je m'explique. Le tandem rendait hommage aux constructions dépouillées d'Inigo Jones (1573-1652), qui s'inspirait d'Andrea Pallado (1508-1580), qui avait lui-même retrouvé la conception de la villa antique. Une maison de campagne entourée d'un domaine, où l'on passe l'été.

Des palais campagnards gigantesques 

Dès lors, comme le montre la belle exposition du V & A, l'Anglais va crouler sous les commandes. Certains de ces palais des champs et surtout londoniens ont été démolis, mais il en subsiste un nombre impressionnant, dont le décor s'est vu conservé jusqu'au moindre tabouret. Citons Houghton Hall, Burlington House (l'actuelle Royal Academy à Piccadilly), Shotover House, le Trésor et les Horse Guards à Withehall (dont fait partie le 10, Downing street), le parc de Stowe et le gigantesque Holkham Hall. Trente ans de travaux! L'aristocratie britannique disposait alors de moyens financiers illimités, via la commerce et l'agriculture. Elle donnait le ton. La Cour des Hanovre, montés sur le trône en 1714, faisait presque province à côté de ces seigneurs. 

La mort devait surprendre ce suractif, qui trouvait du temps pour dessiner jusqu'à des illustrations de livres, en 1748. Il avait fini par vivre à demeure chez ses clients. "Kentino" passait pour un hôte très agréable. Le comte de Burlington aura du coup le geste qu'il fallait. Il le fera enterrer dans son vaste caveau de famille. Après tout, depuis le temps...

Films, photos et objets

Impossible, bien sûr, d'amener dans un musée des châteaux gigantesques autrement qu'en photos et en vidéos. Il y a donc beaucoup de films et de diaporamas. Traversé par une diagonale, donnant au visiteur l'impression d'un espace infini, le lieu d'exposition recèle cependant des meubles, des tableaux, de l'argenterie, des maquettes (dont celle pour un palais royal titanesque, jamais réalisé), des illustrations, des documents et j'en passe. Kent a bel et bien touché à tout. Ce designer fonctionnait néanmoins dans le goût de son époque. Hyper lourdes, hyper sculptées, hyper dorées (et bien sûr réalisés à la main!), ses créations rappelaient aux clients les palais romains, au mobilier tonitruant. C'est ce qu'on appelait "le grand goût". 

Pour voir plus discret, il faudra donc attendre outre Manche les projets décoratifs de Thomas Chippendale, vers 1750, et surtout les réalisations de frères Adam, dans les années 1780. Les Ecossais fourniront, comme Kent, à leurs commanditaires aussi bien le château que le tapis du salon et les cuillères à thé. Eux aussi mériteraient leur hommage à grand spectacle!

Monstrueux catalogue

Cette exposition très insulaire forme un régal pour l’œil et l'esprit. Pour achever de meubler ce dernier (et le mot "meubler" s'impose ici..), il existe bien sûr un catalogue. Mais tant sa taille que son poids se révèlent monstrueux.

Pratique 

"William Kent, Designing Georgian Britain", Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 13 juillet. Tél. 00420 79 42 20 00, site www.vam.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22h. Pourquoi "Georgian", au fait? Parce que les quatre premiers monarques de la dynastie des Hanovre se prénommaient George. Photo (DR). Le vestibule intérieur d'Holkham Hall.

Prochaine chronique le dimanche 1er juin. A Fontainbleau, l'histoire de l'art a aussi son festival. C'est maintenant.

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