Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Le Vaudois Vallotton divise Paris

Il y avait eu "L'étrange Monsieur Vallotton". Voici "Le feu sous la glace". Le contraire de l'omelette norvégienne, en quelque sorte, où les sorbets se cachent à l'intérieur d'un dessert rapidement passé au four. Avec le peintre suisse, (1865-1925), naturalisé français en 1900, il faut toujours s'attendre à des paradoxes. Le plus curieux d'entre eux reste cependant que la presse parisienne feint de le découvrir, aujourd'hui qu'il occupe le Grand Palais. L'artiste est pourtant visible en tout temps au Musée d'Orsay, et parfois même à Beaubourg.

Parmi les "Nabis", ce cénacle qui entendait simplifier la peinture vers 1890, Félix Vallotton occupe en fait une place enviable. Certes, il ne bénéficie pas du renom actuel de ses amis Pierre Bonnard, Maurice Denis et Edouard Vuillard. Mais il ne faut pas aller découvrir le Lausannois en catimini au Musée du Prieuré, créé pour honorer le mouvement artistique à Saint-Germain-en-Laye. Un beau lieu, qui a exposé Paul-Elie Ranson ou Georges Lacombe, Ker-Xavier Roussel attendant timidement son tour. La Suisse a beaucoup fait pour son fils prodigue. On ne compte plus les expositions Vallotton à Lausanne, Genève, Zurich, Berne ou Martigny. Le marché de l'art a suivi. Un beau "Coucher de soleil" du maître vaut aujourd'hui un million.

Incompréhensions

Et pourtant les incompréhensions subsistent, à lire la presse française. Il faut dire que tout avait mal commencé. Vallotton était "funèbre" pour Guillaume Apollinaire et "insignifiant" selon Jules Renard. Les jugements se révèlent plus positifs un siècle plus tard, alors que la direction du Grand Palais sait tenir au mieux un succès d'estime. N'empêche que les gloses sur le côté suisse, donc tranquille et protestant, laissent pantois. Je suppose en retour que les auteurs parisiens des articles arborent un béret basque, un litron de rouge dans la poche et une baguette de pain sous le bras. Eux aussi se doivent de répondre à l'imagerie...

Pour continuer dans l'alimentaire, je dirai que les quatre commissaires de la rétrospective ont mis les petits plats dans les grands. Guy Cogeval, directeur d'Orsay, s'est entouré d'Isabelle Cahn, de Marina Ducrey, auteure de l'exemplaire catalogue raisonné des tableaux en trois volumes, et de Katia Poletti, directrice de la Fondation Vallotton. Les musées ont beaucoup prêté. Laurence Madeline, du Musée d'art et d'histoire de Genève, a obtenu qu'on parle d'un "soutien exceptionnel" de son institution, honneur qu'il lui a fallu partager avec le Musée cantonal de beaux-arts de Lausanne. Le meilleur vient en fait du Kunsthaus de Zurich, qui a accepté de confier "Bain au soir d'été " (1893), sans doute l’œuvre la plus accomplie de Vallotton.

Le grand graveur sur bois

Il y a là 110 tableaux, plus 60 gravures, Vallotton étant universellement connu pour ses estampes sur bois des années 1890. Certaines toiles sont magnifiques. D'autres suscitent la gène de par leur misogynie ou d'une laideur assumée. L'anarchiste Vallotton avait fait en 1899 un mariage de raison avec la riche Gabrielle Bernheim. Il n'avait pas prévu la tyrannie bourgeoise qui allait suivre. D'où des coups de pinceau vengeurs.

Alors pourquoi l'exposition (qui ne comporte aucun dessin) donne-t-elle alors un sentiment d'insatisfaction? A cause de sa scénographie médiocre et terne sans doute. Mais aussi en raison du parti-pris, généralisé cette année, de refuser le déroulé chronologique au profit de thèmes. Le visiteur ne perçoit du coup pas les audaces du début des années 1890 ("La Valse"), ni l'accomplissement des compositions nabi, traitées en aplats de couleurs mates. Tout cela se retrouve entrelardé d’œuvres, parfois poussives, des années 1910 et 1920. Et que dire des sujets choisis? "Opulence de la matière" ou "Idéalisme et pureté de la ligne", ça ne signifie pas grand chose...

Pratique

"Félix Vallotton, le feu sous la glace", Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au 20 janvier. Site wwwgrandpalais.fr, tél.00331 14 13 17 17. Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 20h, le mercredi jusqu'à 22h. Photo (Kunsthaus, Zurich): "Bain au soir d'été". Le tableau fit scandale en 1893.

Que voir à Paris? Quatre suggestions avec réserves

Que voir à Paris? Je vous ai déjà dit tout le bien que je pensais de la version française du Printemps de la Renaissance au Louvre. On peut découvrir le Georges Braque du Grand Palais, en poussant un petit sprint dès la mi-course. Le Jordaens du Petit Palais me semble indispensable. Je me réserve comme desserts l'Alaïa marquant la réouverture du Palais Galliéra et le Jean Cousin père et fils du Louvre. J'y reviendrai donc par la suite. En attendant, voici quelques suggestions qui se défendent.

Daniel Dewar et Grégory Gicquel, Prix Marcel Duchamp 2012. Beaubourg, qui propose depuis peu le nouvel accrochage de l'étage historique (1900-1960) de son musée, ne se découvre pas qu'au bout d'un long escalator. Il y a aussi la mezzanine. Si l'hommage à Pierre Huygue, aux idées d'avant-garde éculées (il se promène notamment là un chien avec une patte teinte en mauve, comme la vache Milka) m'apparaît facultatif, allez donc faire un tour pour voir les duettistes bretons à côté. Daniel et Gregory explorent depuis 1997 tous les médias. Ils donnent cette fois dans la tapisserie géante et la sculpture sur bois. Leur énorme nu, taillé dans un tronc, aurait pu figurer dans Masculin Masculin à Orsay. L'exposition est coproduite avec la galerie Graff Mourgue d'Algue, nichée à Genève au Quartier des Bains (Jusqu'au 6 janvier, www.centrepompidou.fr).

Kanak, l'art est une parole. Regardez bien l'orthographe! "Canaque" est raciste et péjoratif. Il s'agit d'une insulte. Celle-ci restant généralement orale, on espère que les indigènes de Nouvelle-Calédonie sauront faire la différence. L'actuelle exposition du Musée du Quai Branly se concentre sur un peuple sans écriture, découvert lors d'un voyage de Cook au XVIIIe siècle et colonisé par les Français après 1850. L'actuelle manifestation possède un côté politique. Après les accords de Matignon (1988), le territoire devra voter sur son indépendance. Profuse et confuse, l'actuelle manifestation est placée sous le signe du trop. Les manifestations artistique kanak (le mot reste invariable) se révèlent peu variées. La manifestation s'imposait pourtant. Elle ira ensuite dans le superbe musée de Nouméa, construit par Renzo Piano (Jusqu'au 26 janvier, www.quaibranly.fr).

Erwin Blumenfeld. Le retour! Le photographe allemand, qui a passé par Amsterdam et Paris avant de faire carrière aux Etats-Unis chez "Vogue", avait été montré du temps de William Ewing à Londres et à l'Elysée de Lausanne. Voici une nouvelle rétrospective, où la mode passe au second plan. Les commissaires se sont en effet concentrés sur les dessins du début, les photomontages politiques et les portraits de studio. D'où une certaine déception, pour ne pas dire une déception certaine. C'est finalement avec l'argent de la couture que l'artiste (1897-1969) aura le plus pu expérimenter, notamment dans le domaine d'une couleur alors balbutiante. Cette rétrospective cohabite tant bien que mal avec "Echo" de la vidéaste Natacha Nisic (Jusqu'au 26 janvier, www.jeudepaume.org).

Origines de l’estampe en Europe du Nord, 1400-1470. Le titre a le mérite de l'honnêteté. Il s'agit d'une présentation très pointue. Vers 1410-1420, la gravure sur bois se développe en Allemagne, permettant un nouvel art déclinable sous formes de multiples. Le cuivre allait suivre vers 1470. A partir des collections parisiennes, le Louvre montre la progression d'une forme de culture populaire. Si populaire que ces feuilles de papier, alors vendues pour quelques sous, sont aujourd'hui devenues d'une insigne rareté. Tout se place sous le signe de l'anonymat. Il faudra attendre l'Alsacien Martin Schongauer pour arriver vers 1470 à un grand art internationalement reconnu comme tel. Le public restera sans doute clairsemé. Mais quand on est le musée le plus visité du monde, on se doit de poursuivre un tel travail scientifique de défrichage. (Jusqu’au 13 janvier, www.louvre.fr)

Prochaine chronique le mercredi 23 octobre. Marché de l'art. Le menu de la vente Krugier à New York. Le film "La ruée vers l'art".

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