Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Le tsunami déferle à Yverdon

C'est sans doute la seule date récente que le public ait retenu, avec celle du 11 septembre 2001. Le 26 décembre 2004, un tsunami balayait le pourtour de l'Océan indien, avec des vagues allant jusqu'à trente mètres de haut. Il faisait plus de 200.000 victimes dans des pays à la fois surpeuplés et peu préparés à ce genre de catastrophe. L'aide humanitaire se révélait pour une fois rapide et efficace. Quelques années plus tard, les régions touchées semblent reconstruites. 

"Tsunami Architecture" constitue aujourd'hui le titre d'une exposition du Centre d'Art contemporain d'Yverdon. Trois artistes sont concernés. L'apport du tandem formé de Christoph Draeger et de Heidrun Holzfeind se révèle néanmoins fondamental. Indonésien installé depuis longtemps à Genève, souvent vu à la défunte galerie Charlotte Moser, Eric Winarto ajoute en fait des commentaires picturaux. Deux œuvres réalisées à même les murs du Centre, logé au rez-de-chaussée de l'Hôtel-de-Ville. Une exposition annexe au château de Champ-Pittet. "Ses forêts, animées par des forces indicibles, nous rendent davantage conscients de notre humanité", explique Karine Tissot, directrice du Centre et commissaire de la manifestation.

La fascination pour la catastrophe 

Le sujet n'apparaît pas nouveau en lui-même. La catastrophe a de tout temps fasciné, d'une manière parfois obsessionnelle ou malsaine, les créateurs et penseurs. Il suffit de penser à la postérité du tremblement de terre qui a détruit Lisbonne en 1755. Il a généré une polémique sur la Divine Providence qui a beaucoup agité de grands esprits comme Voltaire. Il en reste les traces dans son "Candide". Les secousses sismiques, les incendies et les déluges ont pu sembler, par la suite, les métaphores des bouleversements révolutionnaires. Girodet, Guérin et, plus près de nous, le Genevois Saint-Ours ont multiplié les sujets apocalyptiques. 

Le visiteur d'Yverdon ne trouvera cependant aucune transposition. Il se trouvera plongé dans la réalité indienne, cinghalaise, indonésienne, thaïlandaise ou maldivienne, pour autant que ce dernier adjectif existe. Il y a là des photos et des vidéos. Ces dernières, projetées sur les murs nus, montrent la situation en 2010-2011. Comment les rescapés vivent-ils? Qu'a-t-on fait pour eux? Que vaut la fameuse "Tsunami Architecture"? Est-elle bien faite? Solide? Le visiteur découvrira ainsi que le raz de marée a certes connu ses perdants, mais aussi ses gagnants. Certains programmes se révèlent mieux conçus que d'autres. L'égalité n'existe même pas face au désastre.

Les survivants sur fond de mer 

Tournées sur place, montées pour donner des séquences d'environ un quart d'heure, ces bandes sont complétées par des vues prises en 2004. "On voit que les gens filment avant même de penser à fuir ou à secourir", constate KarineTissot. C'est à croire que le fait de se trouver derrière une caméra, ou un téléphone portable, donne une impression d'invulnérabilité. "De telles images se vendent aujourd'hui aux touristes, objets de toutes les attentions." Le commerce continue... 

Le Zurichois Christoph Draeger, qui travaille sur la catastrophe depuis les années 1990, a par ailleurs imaginé deux galeries de photos, dont Yverdon ne donne bien sûr que des extraits. "Dans l'une, il a demandé à des survivants de poser devant la mer par une sorte d'exorcisme. L'autre montre des endroits, autres parfois que ceux du tsunami, où une catastrophe s'est déroulée: attentat, prise d'otages, explosion..." Il y a là un lieu et une date indiqués. Manque notre mémoire. La surcharge d'informations, notamment télévisuelles, tue le souvenir. Comme aurait dit Voltaire, pour reprendre notre auteur initial, "un clou chasse l'autre."

Décor de cinéma

Une autre série, due à l'Autrichienne Heidrun Holzfeind, montre des architectures en diptyques. "A House is a House". Tout se reconstruit si vite... Les villes ont moins de de cicatrices aujourd'hui que leurs habitants. Les duettistes ont pourtant trouvé des ruines à montrer. Il le font donc. Le seul problème est qu'elles sont fausses. Il s'agit d'un décor ayant récemment servi à tourner une superproduction hollywoodienne. Le tsunami est apparu aux producteurs comme un bon sujet. 

Extrêmement intéressante, fort bien faite, l'exposition pose une question subsidiaire importante. En quoi ce journalisme de qualité, approfondi, réalisé sur place pendant plusieurs mois, alors que les médias avaient depuis longtemps passé à autre chose, constitue-t-il un produit artistique? L'art exige-t-il toujours une certaine distance? Autorise-t-il une telle immédiateté? Ou alors, l'enquête de terrain constitue-t-elle aussi un art?

Pratique

"Tsunami Architecture", Centre d'art contemporain, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu'au 26 octobre. Tél.024 423 63 80, site www.centre-art-yverdon.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 18h. Eric Winarto présente au centre Pro Natura de Champ-Pittet "Selva". Siripoj Chamroenvidhya propose "Le golfe du Siam" au Théâtre Benno Besson d'Yverdon. Ladina Gaudenz offre "Sukhumvit Road" au Théâtre de l'Echandole de la même ville. Photo (Draeger/Holzfeind): Les ruines du tsunami. Vraies, ou décor de cinéma?

Prochaine chronique le jeudi 18 septembre. Vicence, au nord de l'Italie, présente Véronèse dans le tout nouveau Musée Palladio, consacré au grand architecte.

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