Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION /Le Petit Palais restitue la fête de "Paris 1900"

"Paris 1900". Le public un peu âgé imagine tout de suite un mélange de french-cancan, d'entrées de métro en "style nouille", d'affiches tourmentées pour Sarah Bernhardt, de maisons closes destinées au prince de Galles, de femmes du monde corsetées et de "jeunes filles en fleurs" chères à Marcel Proust. Pour les Américains, il s'agit là presque d'une actualité récente. Le "gay Paris" (qu'il ne faut pas confondre avec le Paris gay) reste cher à certains collectionneurs d'outre-Atlantique, qui en multiplient les exemples dans leurs demeures de New York, Los Angeles ou Kansas City. 

Le moins qu'on puisse dire est que l'actuelle exposition du Petit Palais se voit annoncée en fanfare. La RATP ne pouvait que se révéler partenaire. Le métropolitain a été créé entre 1898 et 1900 pour la "Ville lumière", où il devait faciliter les déplacements lors de l'Exposition universelle. Il se verra inauguré avec un peu de retard, même si les équipes menées par Fulgence Bienvenüe (d'où l'actuelle station Montparnasse-Bienvenuë) avaient soutenu un rythme qu'il semblerait difficile de retrouver aujourd'hui. La France d'alors est riche. Très riche. Pour l'Exposition universelle de 1900, n'a-t-elle pas trouvé les moyens de s'offrir, en plus de ce nouveau mode de transport, deux gares (celle de Lyon et celle d'Orsay), le pont Alexandre III, plus le Grand et le Petit Palais?

Une mise en abîme 

Conçue par Christophe Leribault, directeur de l'institution, l'actuelle présentation tient donc de la mise en abîme. Elle se déroule dans l'un des sièges de la manifestation, qui accueillit en quelques mois 50 millions de visiteurs, chiffre resté inégalé dans l'Hexagone (notre pays y présentait un "village suisse"). Les résultats publics de Marseille capitale culturelle de l'Europe (2013) feraient rire à côté. Transformé en musée dès 1902, le Petit Palais a, de plus, récemment retrouvé ses volumes d'origine, grâce à une habile restauration architecturale. Charles Girault reconnaîtrait son œuvre, même si certaines décorations ont été complétées jusqu'en 1914. 

Il y avait deux manières de concevoir une telle rétrospective. La première, la plus conventionnelle, aurait adapté le sujet à la muséographie d'aujourd'hui. Notre goût est devenu maigre, pour ne pas dire anorexique. L'autre option exigeait de retrouver la surabondance qui plaisait à l'époque. Une abondance qu'il s'agissait tout de même de rendre comestible. C'est la seconde solution qu'ont retenu Christophe Leribault et son équipe. Ce sont 600 œuvres qui se bousculent dans les salles. Les tableaux se retrouvent sur plusieurs rangs, comme à l'époque. Quant aux vitrines, elles se révèlent bien remplies d'objets, par ailleurs surchargés. On aimait l'opulence en 1900!

Tous les goûts en même temps 

A cette époque, l'Europe sortait de quatre générations d'éclectisme. Plusieurs styles, plusieurs goûts coexistaient donc en 1900. On a gardé en mémoire l'Art nouveau. mais il est toujours resté minoritaire. L'Exposition marquait on chant du cygne. Le métro cessera de s'orner de ferronneries d'Hector Guimard après 1904. Le Petit Palais lui-même renvoie plutôt au "grand genre" louis-quatorzien, illustré non loin de là aux Invalides. Il a donc fallu représenter toutes les tendances, toutes les facettes, avec une sorte d’œcuménisme. Pour ce qui est de la peinture, nous nous trouvons entre le temps de l'académisme et celui des impressionnistes, qui triompheront passé 1910. Le deux cohabitent du coup aux cimaises. Les gagnants actuels de la confrontation ne sont pas toujours ceux qu'on pense. Des Renoir roses et flasques font pâle figure à côté de Boldini nerveux ou des Lévy-Dhurmer somptueusement brumeux... 

Comment autant d’œuvres ont-elles pu se voir réunies, puis classées de manière discrète et subtiles, par familles? Christophe Leribault a d'abord su faire ressortir des caves une partie du patrimoine maison. Le Petit Palais possède beaucoup de choses, parfois acquises à l'époque. Sèvres, le Mobilier national ne pouvaient pas s'abstenir. Orsay a fait l'appoint français. Quelques emprunts, mais finalement peu, se sont vus effectués à l'extérieur. Le plus spectaculaire reste le "Marcel Lender dansant le boléro dans Chilpéric", signé par Toulouse-Lautrec, qui appartient depuis 1990 à la National Gallery de Washington. Mais, vu son importance, il peut faire l'affiche.

Le cinéma, pour terminer 

Si la visite se révèle longue, surtout pour ceux qui ont tout à apprendre (saviez-vous, par exemple, que Sarah Bernhardt fut aussi un sculpteur de talent?), elle se révèle ainsi surprenamment agréable. Détendue. Aisée. Quelques séquences cinématographiques lui confèrent même du mouvement. Il y a grâce aux frères Lumière les images de l'Exposition, bien sûr, avec le fameux tapis roulant. Mais aussi les danses électriques de Loïe Fuller, Sarah Bernhardt (encore elle!) incarnant Hamlet et non Ophélie ou un certain "Voyage dans la lune" signé par Georges Méliès. Cette technique nouvelle allait en effet devenir un art, le septième, mais nul ne le soupçonnait encore...

Pratique

"Paris 1900", Petit Palais, avenue Winston Churchill, Paris, jusqu'au 17 août 2014. Tél. 00331 53 43 40 00, site www.petitpalais.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. Mieux vaut acheter son billet en ligne. Il y a beaucoup de monde. Le Petit Palais propose en outre jusqu'au 7 juin une ravissante exposition dédiée à l'illustrateur suédois Carl Larsson, avec une entrée située ailleurs dans la façade. Signalons que le musée vient en plus d'éditer un remarquable catalogue de ses vases grecs, en partie visibles dans le sous-sol. Photo (DR): L'Américaine Loïe Fuller dans l'une de ses danses, qui inspireront l'Art nouveau.

Prochaine chronique le jeudi 15 mai. Le Palazzo Reale de Milan présente le très minimal Manzoni, mort à 29 ans en 1963.

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