Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Le papier découpé suisse à Prangins

C'est un art à la fois populaire et savant. Un art aux règles longtemps restées rigides. En 1988 encore, comme le rappelle dans son introduction du catalogue Felicitas Oehler, présidente de l'Association suisse des Amis du découpage sur papier, "les éléments les plus importants et les plus caractéristiques du genre restaient la silhouette, les ornements et la symétrie." Ces trois piliers n'ont bien sûr pas disparu. Ils ont cependant laissé de la place à la couleur, au motif en plein et à une nette divergence entre le côté gauche et le côté droit. 

Pour la seconde fois depuis 2006, le Musée national suisse accueille l'Exposition suisse de papiers découpés. La chose se passe en deux épisodes. Proche du coeur du pays, Le Forum Schweizer Geschichte de Schwytz a abrité la première étape d'octobre 2013 à mars 2014. Le château de Prangins, plus périphérique, a pris le relais. Les 105 oeuvres sélectionnées, sur les 197 présentées lors du concours de 2012, y resteront jusqu'à la fin septembre. Il a en effet fallu pratiquer des choix. Notons qu'il se sont faits en gardant le plus de participants possible. Des 79 candidats, il en est demeuré 65, âgés de 26 à 89 ans.

Les vaches gardent la cote 

La relève est donc assurée. De quoi réconforter les organisateurs. Redécouverte dans les années 1930, cette pratique, née à la fin du XVIIe siècle dans les couvents, puis diffusée dans les fermes comme dans les salons (notamment genevois), menaçait de devenir un art fossile, mis sous perfusion par l'Unesco. Ses thèmes semblaient liés à une Suisse paysanne d'un autre âge. A l'heure de l'ordinateur, que représentent pour les jeunes générations les montées à l'alpage, avec vaches endimanchées et armaillis pour cartes postales? 

Eh bien, aussi étrange que cela puisse paraître, c'est pourtant le thème qui a le plus été retenu en 2012. Les créateurs avaient pourtant le choix. Le règlement leur avait soumis dix travaux anciens, exécutés entre la fin du XVIIIe siècle et les années 1950, dont il fallait tirer une inspiration nouvelle. Il y avait aussi bien là un intérieur de pharmacie que l'histoire biblique de Joseph vendu par ses frères et devenu ministre du pharaon. Le bétail l'a emporté haut la main, ou plutôt la patte. L'imagerie traditionnelle a encore de beaux jours devant elle.

Virtuoses des ciseaux 

Cela ne signifie pas que le traitement reste classique. Il y a bien sûr les orthodoxes, virtuoses du ciseau ou du canivet, qui maintiennent avec talent les formules anciennes. Je citerai, à Prangins, Rita Hochuli, Jean-Charles Girard ou Regina Martin. D'autres biaisent avec le genre, voire le subvertissent complètement. Ils peuvent bien sûr moderniser la figuration. Mais un motif aussi convenu que le costume folklorique peut donner lieu à une libre interprétation. Angela Christen joue ainsi des résilles de tulle d'une coiffe, vue de dos. On n'ose imaginer le temps que doivent nécessiter le perçage d'autant de petits trous! 

D'une manière générale, le public ne peut qu'admirer la patience des découpeurs, comme il s'extasierait sur celle des dentellières de Bruges ou des canuts (tisseurs de soie) lyonnais. La discipline est à la fois artistique, mentale et physique. Elle est faite de calme, d'obstination et de lutte contre une matière fragile. Prangins peut exposer des merveilles en la matière. Je pense à "Le bouleau" de Sonja Züblin, dont la précision estomaque. Je citerai aussi "Le crapeau" et "La mouche" de Werner Gunterswiler, qui ont presque l'air vivants. Il s'agit de trois réalisations, soit dit en passant, sans ornements, ni symétrie. Ne reste de la formule de départ que la silhouette.

Le risque d'une transgression extrême 

N'y a-t-il donc aucun iconoclaste pour tout envoyer valser? Si, la plus extrême étant la Chaux-de-Fonnière Catherine Corthésy, qui conçoit des robes de papiers ajourés. Nous atteignons avec elle un point limite. Peut-être l'a-t-on même dépassé. Je ne dis pas cela pour dénigrer le résultat, plutôt intéressant. Je me souviens ainsi de la dernière "Biennale de la tapisserie" de Lausanne. Il y avait une pièce consistant en une baignoire remplie de pommes de terre et un rideau en plastique. Le public se demandait en quoi il s'agissait encore d'une tapisserie... Les organisateurs ont du coup jeté l'éponge. Peut-être dans la baignoire. Pour continuer, il faut garder ce qui semble véritablement fondamental. La laine ou ici le tableau découpé. 

Je terminerai en signalant deux autres volets de l'exposition. Une salle annexe abrite des travaux d'enfants et d'adolescents effectués entre 1930 et 1960 dans le cadre d'un concours Pestalozzi, abandonné depuis. Un autre local, en sous-sol, projette des films d'animation en papiers découpés. Il y a là les œuvres de Michel Ocelot et de Lotte Reiniger. "Les aventures du prince Achmed" de la première (1926) et "Les trois inventeurs" du second (1979) valent la peine d'être vu de la première à la dernière image. Ce sont deux éblouissements.

Pratique 

"8e Exposition suisse de papiers découpés", Château de Prangins, jusqu'au 28 septembre. Tél. 022 994 88 90, site www.chateaudeprangins.ch Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 17h. Les œuvres sont à vendre.  Photo (DR): "montée à l'alpage" d'Ueli Hauswirth, 2011. Un découpage tout ce qu'il y a de plus classique.

Prochaine chronique le jeudi 7 août. Un livre entier vient d'être écrit sur la robe que porte Marilyn Monroe dans "Sept ans de réflexion". Je vous raconte.

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