Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Le Musée d'art contemporain de Téhéran n'ira pas à Berlin

Crédits: AFP

L'affaire secoue le monde culturel (et politique) allemand. Il en ira sans doute de même en Italie. Ailleurs, c'est le grand silence, ou presque. Au moment de la parution des magazines d'art de janvier, qui ont toujours un peu d'avance, histoire que leurs (maigres) rédactions puissent manger leur dinde de Noël tranquilles, l'exposition restait annoncée. La Gemäldegalerie de Berlin allait présenter les chefs d’œuvre du Musée d'art contemporain de Téhéran. Et ceci dans un parfait équilibre. Trente toiles occidentales. Trente autre créées par de célèbres artistes iraniens, dont Faramarz Pilaram, Mohhsen Vaziri ou Behjat Sadr. 

L'accord n'avait pas été facile, mais c'était un projet tenant au cœur du Ministre des affaires étrangères Frank Walter Steinmeier. Il devenait un gage des bons rapports entre l'Allemagne et l'Iran. L'Italie est entrée dans le jeu. Directrice du MAXXI de Rome (ou Musée du XXIe siècle), l'ancienne Ministre de la culture Giovanna Melandri était allée tout voile dehors signer un accord à Téhéran en novembre 2015. L'exposition aurait ainsi deux étapes européennes en 2017. Une troisième, américaine celle-là, était prévue au Smithsonian Museum de Washington, avec d'autres œuvres. Uniquement des sculptures.

Le musée d'une impératrice 

Jusque là, tout allait bien. Mais en Iran, nous sommes toujours sur un terrain politique mouvant. Le Musée d'art contemporain de Téhéran en constitue la preuve et l'otage. Il remonte, vous l'avez deviné, aux dernières années du régime du shah. Ce dernier n'avait jamais manifesté d'intérêt pour les beaux-arts, ni d'ailleurs pour aucun autre art particulier. Seulement voilà! L'empereur avait épousé en troisième noces la jeune Farah Diba, qui se voulait toute moderne. Pour elle, le pays avait autant besoin de création contemporaine que d'émancipation féminine. Elle entreprit donc de former un ensemble muséal dans les années1970, avec dit-on l'aide de Sotheby's et du Bâlois Ernst Beyeler. Affirmer que les moyens mis à disposition étaient énormes tient de la litote. Ils semblaient illimités. 

En quelques années entrèrent donc dans le fonds 1500 œuvres. Avec pondération. Les productions occidentales, de l'impressionnisme à l'actualité du jour, ne constituaient que le cinquième du volume. Le reste devait promouvoir la création iranienne. Il n'y avait plus qu'à construire un bâtiment un peu spectaculaire dans la capitale. L'architecte local choisi fut Kamran Diba. Un cousin comme par hasard de la shabanou. Il en sortit un machin «brutaliste» évoquant le modernisme occidental de l'époque. Le musée put ainsi se voir inauguré en grandes pompes. Nous étions en 1977. Il était temps. Le régime s'est écroulé deux ans plus tard sous la poussée des islamistes.

Un échange rocambolesque 

Inutile de préciser que cette verrue libérale, cosmopolite et athée n'était pas bien vue de l'ayatollah Khomeiny. Le personnel du musée avait d'ailleurs pris soin de décrocher les œuvres et de les cacher discrètement. Puis le temps passa. Les mentalités évoluèrent... et involuèrent. On n'entendit cependant plus parler de ce trésor caché (aujourd'hui modestement évalué à 2,5 milliards de dollars, prix d'amis) jusqu'en 1994. 

Cette année là se déroula en effet lieu un rocambolesque échange. L'Iran voulait ravoir d'un collectionneur américain des pages du «Livre des Rois», le plus beau livre jamais enluminé en Perse au cours du XVIe siècle. Elles furent récupérées contre «Woman III» (1952), un tableau sexuellement très agressif de Willem de Kooning arbitrairement estimé 20 millions de dollars. La chose se passa sur le tarmac de l'aéroport de Vienne. On se croirait dans un film d'espionnage. L'ennui pour Téhéran, c'est que le nouveau propriétaire du tableau, David Geffen, le revendit en 2006 pour 137 millions de dollars. Les Iraniens décidèrent de ne pas faire comme les Cubains ou les Soviétiques de la fin des années 1920. Ils refusèrent de rien brader de plus.

Prêt à Martigny 

Le temps passa une nouvelle fois. Le Musée d'art contemporain s'entrouvrit d'abord, puis s'ouvrit ensuite, sous une forme expurgée bien sûr. Il y avait ici peu de problèmes de figuration. L'icône des collections reste l'immense «Mural on a Red Indian Ground» de Jackson Pollock (estimé à lui seul 250 millions de dollars) et il n'y a rien à dire, du moins sur le plan théologique, de Pierre Soulages, Franz Kline, Jasper Johns ou Agnes Martin. Il se fit aussi des premiers prêts à l'étranger. Notons que parmi les premiers emprunteurs satisfaits a figuré le Valaisan Léonard Gianadda avec une somptueuse nature morte de Paul Gauguin en 1998. 

Tout semblait donc prêt en 2015 pour un envoi groupé. Moitié iranienne, moitié occidentale donc, avec ce qu'il faut de Picasso, de Dubuffet ou de Christo pour attirer le plus large public possible. La tournée devait commencer fin 2016. Hermann Pazinger, responsable de le Gemäldegalerie de Berlin, a annoncé urbi et orbi que l'exposition ouvrirait le 4 décembre 2016. Mais rien n'arrivait. Retards inexplicables. Il a été prévu de repousser la date à début janvier. Le suspense devenait insoutenable.

Aspect patrimonial 

En fait, comme l'a déclaré depuis Pazinger sur le site de son musée, les tableaux n'avaient toujours pas obtenu d'autorisation de sortie. Un problème politique. Les officiels iraniens, ou du moins certains, ne voient plus la collection comme diabolique. Ils lui attribuent au contraire un aspect patrimonial tel qu'elle ne devrait pas sortir du sol national. Gageons que les Italiens, partie prenante à l'affaire, comprendront le problème. Faire quitter un chef-d’œuvre de leur pays n'est pas une mince affaire non plus. Toujours est-il qu'avec un communiqué plutôt sec, Hermann Pazinger a annoncé le 27 décembre sur le site du musée qu'il annulait tout. Et tant pis pour la diplomatie! 

La presse d'opposition iranienne, qui paraît en anglais et bien sûr à l'étranger, a soulevé un autre problème. A qui appartient la plus belle collection d'art moderne (il y a aussi du Renoir, du Degas, du Van Dongen...) en dehors de l'Europe et des Etats-Unis? Au pays, ou s'agit-il d'un bien personnel de l'ex-impératrice qui, à 79 ans, navigue entre la France, l'Egypte et les USA? Le gouvernement aurait peur d'une demande de restitution de sa part. Même si elle a fort peu de chance d'aboutir pour d'évidentes raisons politiques, l'Iran n'a pas envie de voir soulever publiquement la question. Si vous voulez voir notre Musée d'art contemporain, venez donc chez nous! Vu le contexte actuel, de la Turquie à l'Egypte en passant pas la Tunisie, le tourisme iranien se sent d'ailleurs des ailes...

Photo (AFP): Discussion à Téhéran devant le Pollock.

Prochaine chronique le 1er janvier 2017. La restauration d'un tableau célèbre peut-elle devenir un événement? 

N.B. Cet article remplace celui sur les 100 ans de Suzy Delair, initialement prévu. La dame serait, aux toutes dernières nouvelles, née le 31 décembre 1917 et non le 31 décembre 1916.

 

 

 

 

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