Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Le MEG rapproche Genève de l'Amazonie chamanique

Crédits: Jonathan Watts/MEG

«J'ai beaucoup de peine à montrer l'exposition en moins de deux heures.» Ce sera pourtant fait, montre en main. Boris Wastiau s'apprête à vivre son grand jour. Dans quelques heures ouvre au MEG «Amazonie, Le chamane et la pensée de la forêt». C'est la grande exposition annuelle de l'ex-Musée d'ethnographie, après celle de réouverture consacrée aux rois Mochica et celle dédiée au bouddhisme japonais selon Madame Butterfly. Autant dire un événement, accompagné d'une guirlande d'animations. «Je dispose d'une équipe pour les organiser. Autant en profiter.» 

Une différence importante distingue cette manifestation organisée sur mille mètre carrés, utilisés jusqu'au moindre centimètre, des deux précédentes. «Nous avons travaillé sur le fonds. Le MEG possède environ 5000 objets amazoniens de toutes sortes. Nous en montrons le dixième, après un gros travail d'étude et de restauration.» A la fois commissaire de l'exposition et directeur du musée, Boris Wastiau a consulté une demi douzaine de spécialistes, pour avis ou précisions. «Je reviens à mes premières amours, puisque j'ai débuté sur le terrain sud-américain pendant des années d'études en Belgique entre 1988 et 1992.» Rappelons que l'homme a été conservateur au MEG pour l'Amérique et l'Afrique, avant de se voir propulsé vers les hauteurs. «Ces deux départements possèdent aujourd'hui chacun leur responsable.»

Une histoire qui commence en 1557 

Le fait de tirer la quasi totalité d'une exposition des réserves (il y a eu des emprunts de livres ou d'animaux empaillés) change, mine de rien, l'optique générale. «Nous relions l'Amazonie à Genève, tout en refaisant l'histoire des collections.» Les choses débutent tôt. Calvin envoie en 1557 le jeune Jean de Léry dans la «France antarctique», qui se trouvait dans l'actuelle baie de Rio. L'affaire tourne mal. Léry se retrouve parmi les Indiens Tupinanbas, réputés cannibales. Il décrira plus tard leur existence avec précision dans un livre. Sans parti pris. C'est ce qui fait de lui, bien à son insu, le «père de l'ethnologie». 

La suite paraît moins glorieuse. «Quelques souvenirs sont entrés au retour de planteurs esclavagistes. Nous possédons ici des pièces provenant d'une collecte très précoce, ce qui les rend uniques», raconte Boris Wastiau en montrant les dons d'Ami Butini en 1759 à la Bibliothèque publique, qui abritait des curiosités sous le toit du Collège (actuel Collège Calvin). «Nos plus belle œuvres proviennent cependant d'Oscar Dusendschön.» L'Allemand fut entre 1890 et 1914 «baron du caoutchouc» à Manaus, la ville brésilienne à l'ascension folle et à la chute rapide, dont il reste un opéra de marbre entièrement importé d'Europe. «350 objets sont arrivés d'un coup, grâce à un don de son fils en 1960.»

Le film de Paul Lambert 

Cette partie historique passe par un cinéaste. «Nous avons installé dans une vitrine l'équipement de Paul Lambert, dont le long-métrage «Fraternelle Amazonie» a amené une première prise de conscience en 1962.» Parler de l'Amazonie n'a en effet rien d'innocent depuis plusieurs décennies. «L'exposition s'ouvre du reste par les portraits de trois grands militants des droits des Indiens, dont ce chef Raoni que les Genevois connaissent depuis ses visites des années 1980 dans notre ville onusienne.» Notons déjà que le parcours de l'exposition, ô combien sinueux («il reste en fait libre»), se termine avec les petits films que les Amazoniens acculturés envoient sur le Net afin de dénoncer les abus dont eux et leurs terres sont victimes. 

Mais nous n'en sommes pas là. Il s'agit aussi, et surtout, de parler civilisation et croyances animistes, chamanistes et perspectivistes. Nous voici dans un monde où toute chose possède une âme, où l'on passe d'un monde à l'autre grâce à des rituels, («dont l'usage de psychotropes très efficaces») et où l'on se projette dans la situation d'autrui. «Cela n'empêche pas la chasse. Nous avons plusieurs vitrines d'armes.» Parfois spectaculaires. Boris Wastiau est particulièrement fier de celles, gainées d'un tressage géométrique, dont la pointe est formée d'un os de jaguar. L'animal pécolombien par excellence... Si l'Amazonie se limite officiellement au bassin du fleuve et à ceux de ses affluents, les premières tentatives de colonisations venaient bien du Nord. «Certains Indiens parlent ainsi une langue inca.»

La beauté des plumes 

Le moment attendu demeure bien sûr celui des plumes. L'aspect Folies-Bergères. En plus sérieux, naturellement. «Leur usage demeurait ritualisé, lié aux cérémonies ou aux rites de passage.» Il n'y avait curieusement pas d'artisans spécialisés. «Il ne faut pas oublier que, victimes d'ethnocides, de la déforestation et de maladies jusque là inconnues d'eux, les ethnies sont devenues minuscules. Certaines comptent quelques centaines d'individus à peine. L'extinction les menace. Il faut que chacun sache un peu tout faire.» Particulièrement bien, pour ce qui est de la plumasserie! Ces coiffes colorées étonneront toujours. «L'exportation de tels objets est aujourd'hui interdite non pas en raison du patrimoine culturel, mais à cause de la protection d'espèces d'oiseaux.» 

Nous arrivons au bout de l'exposition (et des deux heures, Boris Wastiau attend le client suivant), ou presque. Il faut encore retomber dans la réalité actuelle, sous une maison de bois inspirée par l'architecture amazonienne et créée comme le reste du décor par l'équipe de Bernard Delacoste et Marcel Croubalian. Il y a là des images prises par Aurélien Fontanet en 2013-2014. On y voit des Indiens partagés entre des vestiges traditionnels et les objets de notre quotidien, dont l'indispensable iPpad (dont je ne me sers toujours pas). «Certains nous ont demandé pourquoi nous ne reproduisions pas l'environnement des Indiens actuels», précise Boris Wastiau. «Cela nous aurait amené à montrer d'objets en plastique, comme il en existe aujourd'hui dans le monde entier.»

Des photos faute de figuration

L'exposition est très réussie. Bien présentée. Bien éclairée. Il y a quelques bruits, dont par intermittence celui de la pluie. Des films anciens ou modernes éclairent le propos. Il y a beaucoup de photos, de l'album de voyage d'une baronne allemande en 1903 (que faisait-elle donc là?) aux reportages chez les Yaromani de Claudia Adujar, en passant par les reportages de René Fuerst, du Musée d'ethnographie, dans les années 1960. Les images prises par Jonathan Watts pour le catalogue se révèlent par ailleurs très belles. Le public remarque moins, du coup, l'absence de toute figure, ou presque, dans la culture amazonienne. «Nous en montrons deux ou trois à peine, dont certaines peintes sur un plafonnier. Il s'agit là de pièces exceptionnelles.»

Pratique 

«Amazonie, Le chamane et la pensée de la forêt», MEG, 65, boulevard Carl-Vogt, Genève, du 20 mai au 8 janvier 2017. Tél. 022 418 45 50, site www.meg-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Nombreuses animations en tous genres. 

Photo (Jonathan Watts): L'une des parures de plumes, bien entendu. Destinée au bras, elle est de type «marachi-omsik» et date des années 1950.

Prochaine chronique le 20 mai. Que s'est-il passé à la Nuit des Bains?

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."