Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Le Mamco se déploie pour Philippe Thomas

Il s'agit bien sûr d'une "histoire sans fin", puisque la programmation du Mamco l'inclut dans le cycle portant ce nom. Cette histoire mérite de se voir racontée. C'est un peu là que l'"Hommage à Philippe Thomas" pèche. Les visiteurs non avertis (et peut-être même les autres...) auront de la peine à se dépatouiller seuls dans le musée genevois d'art contemporain. Partant comme toujours du quatrième étage, la visite manque d'explications claires. Difficile de savoir comment "L'ombre du jaseur", qui reconstitue une exposition de 1990, se raccorde au reste du parcours. Il se trouve sans doute même des personnes ignorant qui est Philippe Thomas... Le plus simple reste donc d'en parler avec Christian Bernard, directeur de l'institution. 

De quelle manière situer, Christian Bernard, cette présentation dans la programmation du Mamco?
Souvenez-vous! En 1994, quand le musée a ouvert ses portes, il y avait une "suite genevoise" avec John Armleder, un "bureau" occupé par Martin Kippenberger, l'"atelier" de Sarkis, un "inventaire" de Claude Rutault, un "Lager" de Franz Erhard Walther et... une "agence" de Philippe Thomas. Ces artistes définissent notre socle historique. Tous ont occupé depuis, lors d'une grande exposition, presque l'intégralité du Mamco. Tous, sauf Philippe Thomas, mort en 1995 à 44 ans. La présentation actuelle se situe dans notre code génétique. 

Comment caractériser l'artiste?
Philippe me paraît exemplaire de sa génération, du moins dans l'horizon français. Il fait ses humanités. Grec et latin. Il dispose d'un adoubement littéraire important, grâce au commandeur Maurice Blanchot et au sous-commandant Roland Barthes. Il vit l'après Mai 68, avec la tentation du maoïsme. Arrive ensuite la "french theory", qui impressionnera tant les Américains avec Lacan, Althusser, Foucault et Derrida. La pensée connaît avec eux un champ "déconstructif", ou mieux encore "déconstructeur". Philippe Thomas reste cependant autodidacte. Il part de l'écriture. Le Mamco a du reste publié, il y a longtemps, l'ensemble de ses textes. L'homme se décide ensuite artiste, travaillant sur l'institution de l’œuvre et la figure du créateur. 

Quel est son parcours ultérieur?
Il traverse le collectif IFP, comme Information-Fiction-Publicité. C'est déjà l'idée d'un groupe produisant sous un sigle. IFP constitue une marque. On y communique avec langue des années 1980, marquée par l'essor de la publicité. L'entité commune disparaît. Philippe continue seul, sans pour autant se mettre en avant. Il se lie au contraire à des acheteurs et à des compagnons de travail auxquels il délègue la signature. On ne peut guère parler de pseudonymes. La pièce prend le nom de son client ou de son producteur. Les images que possède le Mamco se voient ainsi attribuées à notre photographe attitré. Son nom figure sur les cartels, que Thomas soigne tout particulièrement. Il fait partie de la fiction de l’œuvre. 

L'homme crée ensuite son agence...
En deux version, américaine et française. Elle s'appelle "les ready made appartiennent à tout le monde". Un renvoi à Marcel Duchamp. Elle n'en travaille pas moins comme une véritable agence, avec plannings. 

Avec qui travaille-t-il alors?
Essentiellement des galeries. Son parcours institutionnel reste modeste. Il faut dire qu'en France il n'existe alors que trois lieux de référence. Ce sont le Consortium à Dijon, le CAPC de Bordeaux et la Villa Arson à Nice. Beaubourg ne sert qu'aux consécrations. Bordeaux, dirigé à l'époque par Jean-Louis Froment, invite Philippe Thomas. Il y monte l'exposition "Feux pâles", que nous reconstituons sous le titre de "L'ombre du jaseur". Nous sommes en 1990. Je la vois. Je demeure frappé par la hauteur du point de vue. Il y a une ambition réelle dans cette présentation, où l'essentiel n'est pas de Philippe Thomas. Se voit en effet proposé au CAPC une histoire du musée commençant par les cabinets de curiosités de la Renaissance. Un moment où l'on veut dire le monde en montrant des objets exceptionnels par leur singularité. 

Peut-on parler de premiers ready-made avec ces curiosités?
Absolument! Suivaient les cabinets d'amateurs qui ont donné un genre à l'histoire de la peinture. Des galeries de tableaux se retrouvent représentées dans des tableaux. Venaient ensuite des œuvres se situant à la limite de l'art, notamment celles composées de rebuts ou flirtant avec le vide. Une place se trouvait ainsi réservée aux monochromes et au miroir, ce qui nous permet de montrer aujourd'hui des pièces de Gerhard Richter. L'accrochage mettait ainsi le musée en abîme. 

Cette restitution de "Feux pâles" sert ici d'ouverture, comme il y a des ouvertures à l'opéra.
C'était une borne dans un parcours. Nous la présentons comme telle. Les autres étages présentent l'avant et l'après. Un après assez court. Philippe Thomas a décidé de mettre un terme à son œuvre en 1994 à Lucerne. Il se savait mourant. 

De quoi souffrait-il?
Il avait le sida. Philippe fait partie de la génération ayant participé à la grande joie des corps émancipés. Une génération littéralement fauchée. Il a fermé ses agences. J'ai été le voir. Je lui ai demandé de venir malgré tout au Mamco. J’ai proposé que le musée en gestation prenne en charge son travail. Il a accepté. Nous avons discuté d'un processus. Après l'installation de son dépôt, je lui ai demandé dans quelle mesure j'avais le droit le le modifier. Il m'a dit qu'il le considérait comme évolutif. Il faut pouvoir parler de ces choses avec les créateurs. Je l'ai fait avec Sarkis, qui travaille parfois dans son "atelier" genevois. Qui l'occupera et comment après sa mort? 

Froid, conceptuel, cérébral, avec une totale absence de trace manuelle, l'art de Philippe Thomas ne vous semble-t-il pas très daté?
Thomas a marqué son époque. Il me semble normal qu'il se trouve en retour marqué par elle. L'artiste n'en demeure pas moins une de mes sources. Je parlerais à son propos de matrice fantomatique. 

"Matrice fantomatique". Terminons avec ce mot. Il fait rêver.

Pratique 

"Hommage à Philippe Thomas", Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 18 mai. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, les samedis et dimanches de 11h à 18h. Autres expositions dédiés à Allan McCollum, Franck Scurti, Marijke van Warmerdam et Christopher Williams. Plus "Flatland", où toutes les pièces exposées se situent au ras du sol. Photo (Mamco): Une image de l'expositon dédiée à Philippe Thomas par le Mamco.

Prochaine chronique le dimanche 16 février. Le Centre Pompidou montre Cartier-Bresson à Paris. Pourquoi donc ici? 

 

 

 

 

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